archive

Uncategorized

cardon_jossot

Suite de l’article du Collectif Lieux Communs


Que s’est-il pensé ?

Ce texte ne donne pas, volontairement, dans la nuance des termes pour nous qualifier, nous pré­férons nous auto qualifier d’Arabes, tout simplement, comme le font tous les Arabes, immigrés y compris, entre amis, dans la famille, entre inconnus etc… Enta ’arbi ?, T’es arabe ?, demande-t-on à l’inconnu(e), dès que des traits physiques ou des paroles révèlent nos origines, prélude à une certaine connivence à la fois bien réelle et complètement fantasmée. Depuis des décennies, la surenchère d’ouvrages de sociologie ou d’essais politiques jouant avec les termes pour nous (dis)qualifier n’ont eu pour effets que de faire diversion par rapport aux vraies questions qui se posent à nous, et dont nous prétendons poser ici quelques jalons. Ces bavardages de sociologues de salon, pour qui le qualificatif d’« Arabe » est quasiment et généralement perçu comme une in­sulte [ou plutôt une infirmité], ne nous aident en rien dans la réflexion sur l’immigration maghrébine, malgré toute l’urgence des problèmes qu’elle soulève et qu’il faudra bien un jour regarder d’un point de vue émancipateur. Arabe, donc. Le terme est aussi impropre que n’importe quel autre, et de multiples façons – d’abord parce que les descendants des arabes colonisant le Maghreb berbère sont rares… Mais il est aussi pertinent puisqu’il répond à la réalité telle que les gens la vivent, et à laquelle l’islamisme donne de plus en plus un seul, et unique, sens.

Les discours des extrêmes droites, nationales ou islamiques, qui nous voient comme des conqué­rants et des fanatiques en puissance, ou encore celui des régnants et des possédants, pour qui nous sommes une main-d’œuvre bon marché exploitable à loisir et manipulable à souhait en fonction des aléas diplomatiques et des nécessités économiques, sont connus et rodés. Un silence gêné entoure celui de l’extrême gauche qui nous voit comme des victimes, éventuellement révo­lutionnaires, et dans tous les cas comme faire-valoir de ses pseudo-généreux élans. Or, nous voir ainsi, c’est nous considérer d’abord comme des êtres humains totalement passifs, ballottés et dominés contre notre gré (même si évidemment, selon une vision bien rousseauiste, « c’est pour notre bien »), c’est nous voir ensuite comme les porteurs de la pureté populaire, éventuellement révolutionnaire, qui s’ignorent comme tels et qu’il suffit d’éclairer et de guider. Tous ces discours ont pour but de nous assujettir aux figures coloniales du « bon » ou du « mauvais sauvage » qu’en tant qu’ex-colonisés – et ex-colonisateurs ! – nous portons en nous.

En tant que militants de l’émancipation des individus et des peuples, mais aussi en tant qu’Arabes, nous nous sentons doublement insultés par ces discours et refusons de céder à la domination et à la manipulation, quelle qu’en soit l’origine.

Le déni de l’acculturation

Un autre mythe voudrait que tout immigré ait été arraché à sa terre natale par la force et la vio­lence. Or, hormis l’immigration musclée au lendemain de la Seconde guerre mondiale et le cas de réfugiés politiques – qui ne se soucient guère des dangers qui pèsent, ici aussi, sur nos libertés menacées – la quasi-totalité des immigrés arabes (ou pas, d’ailleurs) en France sont des gens appartenant aux classes moyennes, petites-bourgeoises et aisées de leur pays d’origine : ils ne sont ni paysans sans terre, ni ouvriers journaliers, ni chômeurs ruraux, ni persécutés. Et d’autre part ils sont venus de leur plein gré. C’est le cas depuis plus de quarante ans, et c’est le cas de nos parents ; ce qui les a poussés à quitter leur pays à la fin des années 1960 n’est ni la guerre, ni la famine, ni une catastrophe naturelle – à moins de considérer les jeunes indépendances de l’Afrique du Nord comme telle. Et c’est le cas le plus courant. Sans doute nous dira-t-on que l’im­migration est un des mécanismes du capitalisme – c’est bien ce dont nous voulons parler.

Que fuyaient donc nos parents quand ils ont quitté leur pays, souvent après les indépendances ? Pourquoi n’y sont-ils pas restés, en femmes et en hommes libres, pour bâtir une société libre ? Et pourquoi sont-ils venus en France, rallier le colonisateur vaincu ? Peut-être parce qu’ils avaient d’excellentes raisons de se méfier du rapport des Arabes au pouvoir politique, tant ce dernier est traditionnellement et historiquement marqué par l’atavisme autocratique ; peut-être aussi par désir de s’arracher à une domination familiale ou villageoise étouffante, ou encore parce que la France les fascinait, bien qu’ils eussent été dominés par cette dernière, etc. Les raisons sont multiples et plus ou moins avouables. Les poser et examiner calmement les réponses permet surtout d’attaquer un autre mythe fondateur, celui de la figure de l’immigré pantin manipulable et mesquin, misérable, baladé par les puissants, [mythe singulièrement relayé et porté à son paroxysme par les gauchistes et autres tiers-mondistes démagogiques depuis les années 80.]

Pas d’histoire, masque d’Occident

Ce mythe-là est coriace. Il est colportée à la fois par les visions racistes et victimaires (on va voir là encore comment ces deux visions se rejoignent en une seule) et relayé par une grande partie des intéressés eux-mêmes ; il consiste à faire porter l’échec des pays décolonisés entièrement au colonisateur. Notre propos n’est pas ici de faire le bilan des décolonisations et de la responsabilité première des peuples décolonisés dans l’échec de ces dernières. Mais il faut tout de même dénoncer les analyses belliqueuses, démagogiques et discriminatoires, qui imputent l’entière responsabilité de ces échecs aux Occidentaux. Ces positions sont non seulement fausses, mais aussi fondamentalement racistes anti-arabes, bien qu’elles soient trop souvent défendues par les maghrébins et les musulmans eux-mêmes. Elles confortent une idéologie selon laquelle il n’y au­rait qu’un peuple et un seul : ici, en l’occurrence, le peuple occidental, non seulement capable de faire son Histoire mais capable de faire et de défaire entièrement celle d’un autre – ici, le peuple arabe – réduit à l’impuissance politique par on ne sait quelle mystérieuse tare.

Ce genre d’idéologie porte un nom : c’est du racisme.

Ce type de positions est une insulte aux femmes arabes d’hier et aux luttes autonomes qu’elles ont menées pour leur libération, sur lesquelles nous nous appuyons aujourd’hui pour poursuivre ce combat. Car ces luttes féministes arabes, dont les prémisses remontent au tout début du XIXe siècle, sont le fruit d’influences littéraires occidentales et non de pressions – fait indéniable en ce qui concerne les pays du cœur arabo-musulman et relatif en ce qui concerne ceux du Maghreb. C’est oublier que ces femmes sont les seules des trois catégories de personnes discriminées par la Loi coranique à s’être libérées – pour une part – de leur statut d’infériorité, là où les esclaves et les non-musulmans doivent leur libération uniquement aux pressions européennes. C’est aussi miner, au passage, les luttes actuelles face à la détérioration du statut de la femme et des non-musul­mans. C’est enfin et surtout mépriser tout ceux qui ont lutté pour ces décolonisations, pour que leurs peuples prenne leur destinée en main, et tout ceux qui se lèvent et meurent actuellement en Syrie, ceux qui se battent aujourd’hui pour la défense de la laïcité en Tunisie et en Egypte, parfois au péril de leur vie et de celles de leurs proches, ou encore ceux qui se sont levés hier dans d’autres pays arabes pour faire tomber leurs dictateurs.

Cachez cet Arabe que je ne saurais voir

Est-ce par peur d’être déçus par les motivations de ceux que certains voudraient voir comme les nouveaux sujets révolutionnaires de l’Histoire que ces questions sont bannies au sein de toutes les organisations d’extrême gauche ? Pourtant, il vaut mieux le savoir, les immigrés arabes ne sont ni plus ni moins anticapitalistes que qui que ce soit. Ce qui les attire en France, c’est la liberté, et avant tout la liberté de consommer, de s’enrichir, voire d’entreprendre. Ils n’ont bien souvent aucun espoir de voir émerger celle-ci dans leur pays d’origine où le pouvoir est traditionnellement corrompu. La liberté de commercer et de consommer n’y est accessible qu’à une petite minorité du cénacle des dirigeants et de leurs affiliés, et cela est d’autant plus sensible en période de crise économique. La majeure partie, pour ne pas dire la quasi-totalité des immigrés arabes se fichent de défendre l’héritage en ruine des grandes luttes émancipatrices de l’Occident. De ce point de vue, ils ne se distinguent en rien de la majorité de la population française à laquelle ils sont parfaitement intégrés. La perspective d’une participation plus ou moins importante au festin ca­pitaliste que promettaient les Trente Glorieuses – et que met à mort la crise économique actuelle – motive en grande partie leur exil vers la France. Le confort matériel et la richesse technologique de l’Occident fascinent les maghrébins comme le reste de l’humanité qui en est privée.

Si les immigrés ont pu apprécier le climat de liberté et l’ambiance relativement égalitaire qui règne en France, provenant de sociétés traditionnelles à fort contrôle social, il semble que ce climat ne leur convient plus – et pour cause : il est moribond. L’Occident, de plus en plus avec le temps, n’invite les immigrés qu’à certaines formes d’intégrations économiques, auxquelles ceux-ci adhèrent avec plus ou moins de facilité en fonction de leurs origines.

Chaines

Portrait du néo-ex-colonisé

L’Arabe immigré moyen n’a aucun problème ni avec l’injustice sociale, ni avec l’autoritarisme, ni avec le sexisme du moment qu’il n’en est pas immédiatement victime. Ce sont là des lieux com­muns admis entre nous. Si vous lui dites que ce n’est pas juste qu’il y ait des pauvres et des riches sur terre, il vous dira « non, ce n’est pas juste mais, Allah ghélab – La volonté de Dieu est puis­sante –, ça a toujours été comme ça dans l’Histoire de l’humanité » ; si vous lui signalez que ce n’est pas juste qu’il y ait un chef auquel on doive se soumettre aveuglément, il vous répondra : « il en faut toujours un, sinon c’est la fitna (le chaos) » ; si vous lui dites que les ras marbouta, les têtes closes par un turban, qui pullulent dans nos quartiers, ici et au bled, sont porteuses de me­naces pour la liberté comme pour l’arabité de chacun, il répliquera : « oui, mais quand même, ce sont des musulmans, sans doute un peu égarés mais bon… Ce sont nos frères quand même, et ils ne font de mal à personne », etc. ; si vous lui faites part de votre inquiétude face à la montée du nombre de femmes et de fillettes voilées dans votre quartier, il vous dira : « c’est rien, ça… Quand même, c’est bien que des femmes choisissent la sûtra, la protection divine, dans ce pays de débauche », etc. Enfin, si vous lui dites que le port du voile et la lapidation à mort sont des archaïsmes inhumains, il le reconnaîtra peut-être du bout des lèvres et s’empressera alors de vous signaler que « la peine de mort existe aux Etats-Unis »… On voit là comment le pire de l’Occident est retenu et convoqué pour justifier l’injustifiable. L’Arabe moyen, musulman occidentalisé mais néanmoins semi-moderne, n’évoquera certainement pas alors les luttes qui sont venues à bout de cette même peine de mort, en France notamment, ni l’impossibilité de telles luttes, en Iran par exemple. Sauf évidemment si il a un intérêt immédiat ou différé à vous dire autre chose. Car, et c’est regrettable, l’opportuniste de Jacques Dutronc et le Tartuffe de Molière cohabitent bien souvent et sans difficulté majeure dans notre néo-ex-colonisé. Peut-être n’y a-t-il pas plus d’Arabe moyen que de Français moyen : mais ce qui est sûr, c’est qu’en France, les manifestations arabes contre l’intégrisme musulman sont extrêmement rares, [et le fait d’une petite élite [1]], contrairement aux manifestations françaises contre le Front National.

L’impasse stratégique

La combinaison des figures de l’opportuniste et du Tartuffe rend effective la participation, d’une part au manège bigot qui renforce l’islamisme, et d’autre part, aux rapports néo-coloniaux entre Etats occidentaux et pays sous perfusion économique, dont une bonne part des revenus provient de l’argent des immigrés, souvent durement gagné ici. Car celui qui émigre a l’injonction de réussir et, surtout, de montrer qu’il a réussi. Comment autrement justifier ce qui dans les cultures traditionnelles est quasiment sacrilège, à savoir l’éloignement volontaire du tissu familial et culturel d’origine ? Le choix de quitter la terre où sont enterrés ses ancêtres, le pays de son père, etc., est loin d’être anodin, pour un Arabe. L’installation pacifique de musulmans en terre non-musulmane n’a été possible et autorisée par les docteurs ottomans de la Loi islamique qu’à partir du début du XVIIIe siècle ; elle n’est effective et significative que depuis une soixantaine d’années environ. De plus, les familles traditionnelles dont nous sommes issues n’ont pas vécu de révolution culturelle débouchant sur une remise en cause du paternalisme, de l’autoritarisme et de la famille, comme celle de Mai 68 en France. Le choix de l’exode vers la France – ennemi d’hier – est donc loin d’être une simple affaire dans l’imaginaire arabe et, de ce fait, doit être justifié.

La ghorba, l’exil, pour être excusé doit conduire à la réussite sociale qui, en France, se veut axée principalement autour du mérite et de l’effort personnel ; dans nos pays d’origine, le rang et la fonction occupés étaient traditionnellement et sont encore trop souvent le fait de filiations et d’accointances avec la clique régnante. La réussite sociale en Occident passant par les canaux officiels du capitalisme (diplômes, formations, concours, entretiens, carrière, augmentation, etc…), d’ailleurs de plus en plus obstrués, demande de ce fait un effort singulier pour des individus qui y sont partiellement étrangers. Cette réussite doit se manifester notamment à travers l’importation de camelote occidentale, et de rêves de pays de Cocagne où koulchi lebes abdullah, tout va bien, Dieu merci, et en plus le petit va à la mosquée tous les vendredis, ma klatouch franza, ched fi di­nou, comme on dit, la France ne l’a pas mangé, il garde sa Foi, même si c’est souvent loin d’être le cas, pour le meilleur comme pour le pire. Et pour cause : celui qui vit son exil comme une trahison cherchera constamment à prouver à lui-même et aux autres qu’il est plus arabe que les Arabes restés au pays, ce qui se réduit aujourd’hui à être plus musulman que les musulmans du pays… Cet idéal difficilement accessible en terre infidèle doit bien entendu être constamment contreba­lancé par la volonté de devenir toujours plus prodigue qu’eux. Il en résulte une posture proprement intenable, à moins de jouer, au gré des circonstances et des intérêts, sur tous les tableaux. Cette stratégie fut particulièrement mise à jour lors des élections tunisiennes pour la Constituante d’octobre 2011.

Le fait que les Tunisiens vivant en France aient voté dans les mêmes proportions que les Tunisiens en Tunisie,pour le parti islamiste Ennhada [quatre sièges remportés sur les dix réservés à la France] interroge sur les intentions des premiers vis-à-vis de leur pays d’origine et de la France. Car le message induit est troublant : Il y a, d’une part, l’islamisme là-bas pour le supplément d’âme et surtout la bienveillance des islamistes et des chefs locaux – qui commencent à tenir des villages tunisiens sur le mode de la seigneurie féodale. Et il y a, d’autre part, la France, pour son confort, son argent et sa sécurité. Tant pis si le peuple tunisien souffre d’une application élargie de la Shari’a, nous, nous sommes en France à l’abri. Nos filles, qui étudient le management inter­national pour un jour travailler avec les Saoudiens peuvent le faire en toute sécurité ici, sans être physiquement menacées par ces groupes de salafistes violents qui font de plus en plus d’incur­sions et d’intimidation dans les universités, comme en Tunisie…

Là encore, cela porte un nom : c’est de l’opportunisme.

Les Arabes restés au pays ne sont pour la plupart pas dupes de ce manège ; certains le dénoncent même à demi-mot et sur le ton de la dérision. C’était le cas du « Mouvement des Cons », né d’une réaction des Tunisiens face au vote islamiste des Tounsi fi franza, tunisiens vivants en France : Cette provocation potache appelait alors sur Facebook les Français résidant en Tunisie à voter Le Pen ([ce que 240 d’entre eux firent lors des présidentielles de 2012 – reste à savoir s’ils sont d’origine française])… La démarche de ce groupe traduit, de façon cynique, les questions que beaucoup de citoyens des pays arabes se posent en silence vis-à-vis de la France : pourquoi laissez-vous des liberticides jouer avec vos libertés ? Ces libertés pour lesquelles vous comme nous nous sommes un jour battus ne seraient-elles plus bonnes ni pour nous Arabes ni pour vous Français ? Pourquoi ces gens là participent-ils à construire le chaos dans notre pays tout en étant à l’abri de celui-ci en France ? Pourquoi, enfin, acceptez-vous que des électeurs islamistes possèdent la nationalité française, quand ils en bafouent les principes de liberté et d’égalité ? Questions malheureusement que seule l’ex­trême droite pose en France, les exacerbe, les déforme, les isole et y apportant ses propres réponses, et c’est là tout le drame.

islamiste-1

Farces et douleurs en islam

Les mouvances et régimes politiques islamistes exhument la xénophobie qui sommeille en chacun de nous, Européens, Arabes, Africains, Asiatiques, Américains. L’islamisme permet aux sujets arabo-musulmans d’exprimer et de fonder leur rejet de la différence et leur sexisme. Il leur permet, d’une manière générale, d’affirmer leur prurit de domination et la désignation de boucs émissaires et d’ennemis, l’ennemi étant celui qui n’est pas musulman, celui qui n’est pas dans le droit chemin. Cela aussi porte un nom, c’est de la xénophobie, voire du racisme pur et simple comme celui qui s’exprime banalement vis-à-vis du kahlouch, le noir, d’autant plus si ce dernier ne reconnaît pas Mahomet. Oui, les Arabes peuvent être xénophobes et réactionnaires – et ils le sont dans leur écrasante majorité. Les gens de la gauche bien pensante comme radicale hurlent à le lire, quand les plus honnêtes d’entre nous l’admettent en riant sans grande difficulté, et surtout, mais plus rarement, n’en font pas une fatalité. Celui qui ne veut pas se plonger dans les livres d’histoire pour étayer cette évidence n’a qu’à interroger un Sénégalais immigré en Mauritanie, ou un chrétien nigérian chassé de son village par les massacres perpétrés actuellement par les pro-islamistes dans son pays, ou encore un ouvrier hindou ou un bouddhiste thaïlandais en Arabie saoudite, etc.

Refuser pour des raisons tactiques de voir la xénophobie arabe, c’est bien entendu l’encourager de façon pernicieuse ; cette attitude de déni semble être un des principaux ressorts du passage de la posture de victime, naturellement pure, innocente et flouée à celle de rebelle éternel, bourreau dangereux et potentiellement barbare.

Les autres franges immigrées (asiatiques ou européennes de l’Est, par exemple) ne resteront pas éternellement passives et confiantes en l’Etat, surtout si leur liberté de commercer est menacée par une poignée d’autres immigrés, qui jalousent leur réussite économique et se plaignent de n’être « plus chez nous » dans les quartiers jadis occupés majoritairement par des maghrébins. C’est notamment ce qu’on peut observer dans le quartier de Belleville à Paris, où les récentes tensions entre « jeunes racailles », notamment arabes et xénophobes, et travailleurs (notamment sans-papiers) Chinois et non moins xénophobes semblent annoncer un ras-le-bol réciproque dont on peut penser qu’il va se radicaliser et s’amplifier. Là encore, refuser d’admettre ce qui saute aux yeux, c’est laisser le soin à la droite de poser et de traiter le problème, voire le « ré­gler », encore une fois à sa manière, c’est-à-dire en l’hypertrophiant, le déformant, l’arrachant à son contexte pour en faire un élément de son idéologie xénophobe.

Double appartenance, double absence, double exclusion

Rares sont aujourd’hui les individus au sein de la société française capables de constance et d’honnêteté dans leurs relations, qu’elles soient amoureuses, amicales ou politiques. Le besoin vital de relations sociales nous amène cependant à construire des liens mutuels hypocrites et claniques : On lutte ici entre écologistes bobos pour des repas bio à la cantine, là entre musulmans pour des repas halal, là encore entre transsexuels pour réclamer l’invention d’un troi­sième sexe administratif, etc. Les croyances les plus délirantes deviennent alors indiscutables, et signent la mise à mort de la perspective d’une société cohérente et unie autour d’un projet qui dépasse les particularismes et pose l’égalité et la liberté comme principes fédérateurs de ses membres. Pris dans ce mouvement, les immigrés arabes jouent leur part de la partition. Au fond d’eux-mêmes, nombre d’entre eux sont peu convaincus de leur croyance religieuse, beaucoup savent qu’ils se racontent des histoires, en reprenant et en exacerbant la part la plus aliénante de leur culture d’origine : l’islam. Mais il semble extraordinairement difficile de se l’avouer et de l’avouer publiquement, en prenant le risque d’être banni de son clan et de vivre la peur d’être ren­voyé au vide d’une société occidentale qui survit et se ment à défaut de vivre et de s’inventer. Dans une France psychiquement et socialement ravagée, nombreux sont les Arabes qui délirent et fantasment autour de leurs origines, leur culture, qu’ils ne connaissent pas, ou mal, la plupart du temps. En guise d’antidépresseur – fourni entre autre par l’Arabie saoudite – ils se réfugient dans une pratique décérébrée, prosélyte, tartuffesque et tout sauf spirituelle de l’islam.

La maladie de l’identité arabe

Le commerçant bigot estampillé « halal », ignore sans doute que tout en affirmant sa bigoterie et son goût pour le marketing, il délaisse une part précieuse de son identité arabe, celle qui veut que l’aliment soit préparé avec soin, patience et amour car destiné à être partagé ; celle qui veut que le mets ingurgité soit un remède pour le corps comme pour l’âme ; celle qui veut surtout que, bien que commerçant, il reste attentif à la satisfaction du consommateur et ne pratique pas la ghadra, traîtrise à la limite de l’empoisonnement volontaire d’autrui. Et voilà nos rebeus moyens contents de produire et de consommer des denrées dont le goût et la qualité feraient hurler nos grand-mères, et d’oublier jusqu’à la recette des bricks et de la mouloukhia pour épouser celles de la plus commerciale pizza halal et du plus tendance encore sushi halal. L’intégration fonctionne à plein dès qu’il s’agit de business, tout en préservant son ticket pour le paradis musulman : c’est là tout l’art de l’islamo-opportunisme.

L’islamisme, en se déployant, emporte avec lui tous les comportements autrefois désintéressés et spontanés qui faisaient la richesse des relations sociales entre les Arabes et les autres et entre les Arabes eux-mêmes. L’auto-dérision, l’art du conflit, la franchise, etc, sont autant de comportements qui s’évanouissent au profit du calcul, de l’intérêt immédiat ou posthume et de l’hypocrisie. Une institutrice musulmane, tout en ajustant le voile qu’elle remet sur sa tête une fois sortie de l’école publique où elle enseigne, vous dira sans la moindre gêne que, pour ne pas vous avoir raccompagné en voiture aussi souvent qu’elle l’aurait pu, elle regrette d’avoir perdu « plein de hassanat », ces bonnes actions qui, cumulées, augmentent les chances d’accéder au paradis, celles qui s’exercent sur des supposés musulmans étant davantage « rémunérées ». Ce type de comportement tend à se normaliser chez les musulmans, qui ainsi enterrent chaque jour un peu plus la gratuité du geste solidaire et le souci de l’autre, dont nous pouvions nous enorgueillir ; mais aussi toutes les attitudes de frugalité et d’économie domestique basées sur la récupération et l’échange, au profit de débordements consuméristes, particulièrement visibles lors des retours au pays, et paroxystiques en période de ramadan. Ainsi disparaissent à vue d’œil de précieux leviers sur lesquels pouvait s’appuyer une écologie du quotidien – que certains appellent « dé­croissance » ou « simplicité volontaire », qui se cherche chez les Français et qui était naturelle et très présente, jusqu’à il y a peu, dans ces cultures traditionnelles. Là où l’islamisme apparaît, tout devient comptable, et plus rien n’est pris au sérieux dans ce processus, lent mais efficace, de déshumanisation des rapports entre les individus et entre ceux-ci et leur environnement.

Ainsi le musulman bigot profondément matérialiste endosse-t-il, sans difficulté aucune, la figure du petit boutiquier comptable, commerçant ici bas et avec l’au-delà, et dont les succès s’accom­modent toujours de quelques petits arrangements ici et là.

Le pacte victimaire

La chanson de Daniel Balavoine, L’Aziza, hymne antiraciste matraqué sur nos ondes au cours des années 1980, contient une phrase qui résume très bien la posture victimaire. Elle traduit la tentation qu’ont nombre d’Arabes – immigrés ou pas – d’épouser une figure, elle aussi admirée et haïe, celle du Juif. La chanson s’adresse à une « beurette » et lui signale : « Ton étoile jaune c’est ta peau / tu n’as pas le choix ». Il est étonnant que cette phrase odieuse n’ait pas donné lieu à un tonnerre de réactions des descendants de Juifs et de résistants morts dans les camps hitlériens. Car, l’air de rien et en musique, le génocide des Juifs est associé – et mis au même niveau – que les discriminations, les exclusions, et quelquefois les crimes, dont sont victimes les Arabes, comme l’est la majorité des franges de la population française, qu’elles soient immigrées, fé­minines, handicapées, âgées, jeune, ou tout simplement pauvres.

Mais, plus encore, la suite de la phrase introduit de façon très explicite l’idéologie victimaire dominante qui aboutit à la judiciarisation des rapports entre les individus et leur société vidée ainsi de ses citoyens responsables mais remplie de victimes qui exigent constamment réparation : « Ton étoile jaune… ne la porte pas comme on porte un fardeau / Ta force c’est ton droit. ». Le glissement s’opère d’immigré maghrébin à victime suprême, qui, en tant que telle, a tous les droits, le droit de faire et de dire n’importe quoi, en premier lieu, et surtout, celui de devenir à son tour, bien entendu, bourreau. Non, notre peau n’est pas une « étoile jaune », pas plus que notre gueule ou notre histoire ou quoi que ce soit d’autre et nous ne voulons être ni persécutés, ni persécuteurs. Et, oui, nous avons le choix de ce que nous voulons être : des individus émancipés, dignes et à la hauteur des enjeux de leur époque ; c’est-à-dire responsables, et n’attendant, de ce fait, rien des marchands de paradis terrestres ou virtuels.

La posture victimaire n’est pas une alternative à la posture islamiste : elle en est à la fois l’envers nécessaire et le complément organique. Les ressources pour s’extraire de ce faux dilemme existent autant qu’elles sont à créer. Il s’agit finalement de sortir de cette position infantile si bien décrite par le célèbre dicton de nos grand-mères, nal’eb oula nfassed, je joue ou je casse.

[1] C’est par exemple le cas de l’appel louable, minimal et discret « Des Tunisiens de l’étranger contre la violence des fanatiques religieux », de la fin avril 2012, disponible sur notre site.

Publicités

Immigré-1.jpeg

Nous relayons un article déjà ancien (2012) du Collectif Lieux Commun, mais tellement toujours d’actualité.


https://collectiflieuxcommuns.fr/?Nous-immigres-arabes-face-a-nos

Un an après les espoirs suscités par les soulèvements arabes, la carte d’un Maghreb islamiste se dessine sous nos yeux : à l’exception de l’Algérie, tous les gouvernements des pays d’Afrique du Nord ont à leurs têtes des formations islamistes. En France, parallèlement, la xénophobie ne cesse de sourdre, spectaculairement ou en sourdine. Il est grand temps que les immigrés arabes eux-mêmes prennent publiquement la parole, en tant que tels – ce texte veut en être une contribution.

Contre toutes les extrêmes droites

La percée de cette extrême droite musulmane s’inscrit dans un contexte de crise économique mondiale qui s’annonce durable, et dont l’une des conséquences politiques est le développement de toutes les extrêmes droites, concomitant à un accroissement prévisible des flux migratoires vers les pays occidentaux. La présence et l’extension en France de tendances et de forces isla­mistes laminent des décennies de cohabitation pacifique entre les populations européennes et les Arabes, dont la présence sur ce sol étranger n’est le fruit ni d’une conquête ni d’une domination – chose inédite, récente et donc fragile. Ces mouvances visibles ou sournoises n’ont aucune chance de s’imposer ici, mais leurs capacités de nuisance sont telles qu’elles pourront se féliciter d’avoir grandement contribué à la création d’un climat proprement belliqueux non seulement entre immigrés et xénophobes mais surtout entre les musulmans et tous les autres, français ou immigrés. Mais la critique de l’extrême droite musulmane est minée. Ceux qui affirment leur volonté de vivre dans une société libre, égalitaire et laïque, et donc de combattre toutes les réactions, sont systématiquement rappelés à leur passé colonial, à l’antiracisme culpabilisateur, et immédiatement suspectés d’alliances avec les tendances xénophobes franco-françaises. De leur côté, les Arabes émigrés semblent verrouillés, tantôt par une tolérance peureuse tantôt par un chantage aux origines, quant il ne s’agit pas de complaisance tactique. Les extrêmes droites, qu’elles soient religieuses ou nationalistes, se nourrissent ainsi mutuellement. La seule manière de les contrer est d’affirmer un positionnement clair et explicite face à la montée de la xénophobie mutuelle et des projets de dominations, d’où qu’ils viennent.

Ce texte invite donc les immigrés Arabes et leur descendants – dont nous sommes – à lutter contre l’islamisme, au nom de ce qui nous constitue autant qu’au nom de notre attachement aux valeurs laïques, et à lutter pour construire une société libre, égalitaire et émancipatrice. Cette lutte ne peut être menée qu’à condition d’adopter un regard juste et clairvoyant sur nous-mêmes, c’est-à-dire de rompre d’abord avec les postures victimaires, angéliques, ou tyranniques dans lesquelles nombre d’entre nous se complaisent. Pour ce faire, nous avons une précieuse singularité du fait de notre double culture, qui nous met en position de porter un double regard lucide, donc critique, sur les deux civilisations, occidentale et arabo-musulmane, et les sociétés particulières qui les portent. Cette opportunité ne semble que trop rarement saisie, sinon de manière opportuniste.

Ainsi, nos positions, et le projet de démocratie directe qu’elles soutiennent, nous amènent ici à rappeler d’une part quelques évidences sur le projet islamiste et son accueil en France – et d’autre part, à dénoncer les assignations identitaires colportées par des réactionnaires – et souvent auto-construites par les premiers intéressés – dont il s’agit de se défaire en posant un regard juste et intransigeant sur nous-mêmes, immigrés Arabes.

D’où parlons-nous ?

Nous tenons non pas à la liberté de spéculer, de produire et de consommer de la camelote, mais bien à la liberté de critiquer nos sociétés dans l’espoir de les transformer, et de prendre nous-mêmes en main nos vies et le sort de nos collectivités. Nous sommes pour l’appropriation mondiale de certaines valeurs dont la culture occidentale est porteuse. Certaines sont incarnées dans des institutions et ont un statut d’effectivité en France ; notamment les principes de laïcité et d’égalité, les droits des femmes, la liberté d’expression et de contestation. Nous souscrivons à ces valeurs, conquises et inachevées, que nous jugeons préférables à bien d’autres que porte l’Occident, notamment à celle de l’obsession économique et de la compétition qu’elle engendre entre les individus. Mais nous tenons également à un certain art de vivre maghrébin, que nous avons reçu en héritage et dans lequel nous puisons ce qui nous semble à même de combattre les aspects les plus aliénants de l’évolution des cultures occidentale et arabo-musulmane. Nous pensons que cet art de vivre est menacé non seulement par l’occidentalisation de la planète mais également par le développement de l’islamisme radical. Nous sommes donc pour la reprise cri­tique des valeurs et des pratiques que portent ces deux civilisations.

Ces positions ne sont pas abstraites : lorsqu’en France, on oublie les principes égalitaires et d’émancipation pour se réfugier dans le divertissement et le consumérisme, on peut difficilement reprocher aux immigrés installés en France de se mettre au diapason… Les immigrés arabes ne sont ni plus ni moins que les sociétés qui les habitent. Ils sont arabes et français et bien d’autres choses encore. Leurs situations ne les rendent donc pas plus à même de porter un quelconque projet de démocratie radicale que quiconque en France, mais ne les exonèrent pas plus des comptes qu’ils ont à rendre sur ce qu’ils font, ce qu’ils sont, ce qu’ils veulent. Notre démarche contraste donc d’avec l’ambiance actuelle, puisque ici comme ailleurs, l’heure est à la recherche de boucs émissaires pour en faire les responsables de nos maux et l’élection de grands ou petits sauveurs pour ne plus avoir à croire en nous-mêmes. Plus personne ne prend ses responsabilités dans notre histoire collective, familiale, nationale ou méditerranéenne, à l’heure où le développe­ment effectif du projet théocratique islamiste tend à ruiner tout effort de bâtir des sociétés vivables.

La fascisation de l’islam

Qu’appelons nous le projet islamiste ? C’est la mise en œuvre d’une société théocratique et dictatoriale, xénophobe et ségrégationniste, fondée sur des lois religieuses, donc indiscutables. C’est la volonté d’instituer des sociétés du même type que celles du moyen âge où se déploie l’Inquisition, ou encore celle de la Chine traditionnelle ou du Japon de l’aube de la modernité. C’est la vo­lonté de dominer le monde et de remplacer l’Occident, si haï car si admiré, dans ce rôle. [Il s’agit, comme le fit le nazisme auprès des Allemands, d’exacerber le ressentiment chez tous les musulmans et d’éveiller la nostalgie de l’empire, ici du Califat, thématiques abordées explicitement par les islamistes tunisiens depuis la campagne électorale d’octobre.] Ce projet s’appuie notamment sur la prégnance de normes religieuses dans les Constitutions de tous les pays musulmans – mis à part le Liban – qui, des plus laïcs et inspirés par l’Occident (Tunisie, Turquie, Algérie,…) aux plus islamistes (Barheïn, Qatar, Arabie Saoudite,…), ont toujours maintenu tout ou partie des lois fondées par l’islam dans leur législation. Ainsi, par exemple, dans tous les pays arabes, des lois interdisent à un non-musulman d’épouser une musulmane, sauf si l’homme se convertit à la foi de sa future épouse. Le débat sur la référence à l’origine judéo-chrétienne des Européens dans la Constitution européenne, quoi qu’on en pense, a pu se poser. Initier un tel débat au sein du monde arabo-musulman est tout simplement impossible encore à l’heure ac­tuelle : la question pour les Etats arabes, qu’ils soient progressistes ou islamistes radicaux, est réglée et depuis fort longtemps. La base de leur législation est la Shari’a, plus ou moins présente et appliquée en fonction des pays. Car, pour les musulmans, la religion et la « citoyenneté » sont confondues historiquement depuis la naissance de l’islam. C’est cette prégnance de l’islam et dans les lois et dans la vie civile que le projet islamiste veut radicaliser. Il entend pour cela raviver une division traditionnelle encore présente dans l’esprit de certains musulmans. Traditionnellement, ces derniers divisent le monde en trois zones : il y a d’abord Dar islam : Maison / Terre de l’islam, lieux où les musulmans sont dominants et où la société est entièrement régie par des lois isla­miques ; ensuite, Dar el daw’a : Maison / Terre de prédication, appelée aussi Dar solh, Terre où l’islam doit être restauré : pays non-musulmans dont la conquête se doit d’être subtile car limitée par des traités de paix provisoires et relatifs aux rapports de forces et aux enjeux divers en pré­sence. Et enfin, Dar arb, Maison / Terre de guerre, territoires non-musulmans à conquérir par la force et à soumettre, appelés aussi Dar el koufar, terre de mécréants. Ces deux derniers termes englobent bien entendu la France. Comment, dès lors, interpréter les récentes et généreuses propositions d’aides financières du Qatar pour la réhabilitation de certaines banlieues françaises où nous vivons et qui sont socialement et matériellement en ruine ; ou encore les non moins généreuses subventions des pays du Golfe à la vie associative « culturelle et cultuelle » en France ? Comment entendre les revendications des musulmans en France pour la prise en compte de leur religion dans l’arsenal juridique, les installations municipales, ou encore dans les pratiques médicales d’un pays pourtant laïc ?

Vouloir vraiment une société égalitaire, animée par des individus responsables d’eux-mêmes et de leur entourage, c’est refuser la ségrégation sociale et sexuelle, le féodalisme, le clanisme, le colo­nialisme et la domination des uns par les autres. C’est alors, aussi, voir dans l’émergence croissante de cette bigoterie revendicative une menace pour les acquis de siècles de luttes san­glantes pour la liberté des hommes et des femmes de ce pays et d’ailleurs. C’est enfin refuser cette réaction face au vide spirituel et social occidental contemporain, et la dénoncer publiquement comme telle. Nous ferions preuve de la même clairvoyance et intransigeance si l’idée venait à certains esprits malades et vindicatifs de se bricoler une identité nazie en remettant au goût du jour la mode vestimentaire des Skinheads dans nos rues.

Qui peut croire que les populations françaises, immigrées ou non, resteront tranquillement et éternellement passives face à l’indécence du déploiement du projet islamique en France et des comportements provocateurs et belliqueux qui en émanent ? A chaque aveuglement, il suffit à la droite et à l’extrême droite nationale d’évoquer ce qui se donne à voir de manière évidente pour l’exacerber et en faire un élément à charge.

Les prières de rue, nées il y a maintenant plus de dix ans aux pieds de la butte Montmartre – quartier historique baigné du sang de la lutte des Communards – n’ont provoqué aucune réaction, si ce n’est de l’extrême droite, qui voit là une occasion de grossir ses rangs. Pourquoi jamais aucun collectif d’immigrés arabes n’a manifesté contre ces prières et la construction de mosquées ? Pourquoi le comportement provocateur de certains des nôtres n’est-il jamais dénoncé massi­vement et publiquement par nous-mêmes ? En désertant ce terrain, nous donnons raison aux discours racistes, qui prennent prétexte de ce spectacle donné par la catégorie la plus fanatique, la plus bruyante et hystérique, et la moins représentative des musulmans en général. Déserter cet espace c’est également et de fait soutenir par son silence le projet islamiste.

immigré-2

L’expression islamiste

Lorsque nous voulons discuter le fait de se revendiquer publiquement musulman aujourd’hui avec n’importe quel adepte de cette religion, nous entendons souvent l’objection : « Nous, nous voulons vivre notre islam tranquille. C’est notre religion. Pourquoi devrions-nous nous justifier tout le temps d’être musulmans ? ». Pourquoi, effectivement, celui qui se revendique de l’islam devraient-ils se distinguer publiquement de toutes les monstruosités qui se sont faites et se font continuellement en son nom ? Pourquoi, en effet, tandis que l’extrême droite cherche à l’amalgamer aux terrorismes et aux régimes théocratiques, devrait-il s’en distinguer ? Qui que l’on soit, si l’on se réclame de quelque chose, il faut en assumer l’histoire ancienne comme l’actualité brûlante : communistes, colonialistes, militaires, nazis ou islamistes doivent pouvoir répondre de leur engagement. Et ce d’autant plus lorsqu’il se donne à voir de façon explicite par la tenue vestimentaire ou le port d’un signe particuliers : déambuler en tenue de djihadiste ou en voile islamique n’a rien d’innocent aujourd’hui, et l’on se demande ce que seraient les réactions si d’aucuns se mettaient à arborer, en France même, un casque colonial ou un tee-shirt avec fran­cisque…

Car il ne s’agit pas, ainsi, de vivre « sa » religion « tranquille » : il s’agit de militer, qu’on le sache ou non, pour une forme d’islam très particulière, celle qui est entrée dans nos salons au début des années 1990 via les chaînes satellitaires du Golfe et notamment salafistes, celle qui pourchasse et souvent massacre non-croyants, non-musulmans, femmes, homosexuels, opposants politiques, journalistes, artistes et acteurs de la lutte pour la laïcité et la liberté de culte. C’est encourager l’affirmation de la discrimination sur la base du sexe et de la religion. Il s’agit de pratiquer « sa religion » non pas de façon intime, mais politique. Il s’agit d’adhérer à un projet de domination clair et récent, aux multiples visages, et qui ravage l’Égypte, l’Iran, l’Algérie, l’Afghanistan, etc., depuis plus de trente ans. Les immigrés qui le soutiennent, de quelque façon que ce soit, se mettent vis-à-vis de la population française dans la position suivante : l’argent que nous pouvons gagner et le confort matériel dont nous pouvons jouir ici nous intéressent ; Cependant, nous insultons publiquement et quotidiennement votre culture, et principalement toutes vos valeurs conquises par des siècles de luttes, la laïcité en premier lieu.

Ce type de posture porte un nom : c’est une attitude coloniale.

Comment les arabes ont découvert l’islamisme

En France, l’islamisme progresse. Un islamisme ordinaire, explicite ou insidieux. Il rencontre au pire la bienveillance, voire le soutien militant d’une partie d’entre nous, immigrés arabes, et au mieux l’indifférence et une tolérance peureuse. Car nombreux sont ceux d’entre nous qui ressentent un profond malaise face au déferlement de bigoterie islamique ; certains luttent quo­tidiennement dans leur famille, dans leur quartier, en refusant par exemple de faire le Ramadan, de porter le voile ou la barbichette, de se sentir menacés lorsqu’on abat Ben Laden ou qu’on interdit le port du voile dans les lieux publics mais, surtout, en refusant de céder à la réduction de leur identité arabe à l’islam. Cependant, cette opposition semble vouée à ne pas dépasser la résis­tance passive, c’est-à-dire individuelle et non organisée. En France, il semble très difficile pour les immigrés arabes de ne pas osciller, de ce point de vue, entre le mutisme et l’agressivité.

Nous venons de, et sommes liés à des sociétés où la sociabilité est encore une réalité très forte, où il est naturel par exemple de réprimander un enfants qui fait une bêtise dans la rue, même si cet enfant n’est pas le vôtre, où il est encore possible d’intervenir pacifiquement dans des situations de conflit dans la rue et de prévenir la violence des uns et des autres sans avoir recours à la police, où les déplacements de l’handicapé et du vieillard sont collectivement, spontanément et anonymement accompagnés, etc. Nous faisons régulièrement, dans nos voyages vers nos pays d’origine, l’expérience de sociétés encore socialement vivantes et nous en revenons d’autant plus atterrés par l’aspect humainement glacial de nos villes françaises, sans parler des campagnes moribondes. Partout le désert social français avance, chose à laquelle les immigrés provenant de cultures traditionnelles sont loin d’être insensibles. Petits, nous avons souvent été dérangés par la posture de nos parents, qui se réduisait alors à la fin des années 1960 à celle de l’immigré toléré sous condition de silence total. Nous vivions alors dans le bled el ness, le pays des gens, des autres ; trop bruyants dans nos jeux d’enfants, nos parents brandissaient la menace de la boulicia française qui allait venir nous chercher et nous renvoyer dans nos contrées. Enfermés dans cette posture, difficile d’envisager le combat militant… On remarquera toutefois que l’activisme pro-palestinien échappe curieusement à la règle.

Dans nos familles, la dimension religieuse était alors insignifiante, du moins jusqu’au début des années 1990 ; les doctrines islamistes propagées par les chaînes satellitaires saoudiennes furent précédées de peu par la diffusion sur le marché français de cassettes vidéo de propagande islamiste, notamment celles du Front Islamique du Salut (FIS), parti islamiste algérien. L’arrivée de ces chaînes déversant une propagande salafiste fut accueillie dans nos familles comme une invitation effective au fétichisme religieux archaïsant et à la rupture avec la société française en état de léthargie politique et culturelle. Nous avons, à ce moment-là, assisté avec douleur à la ruine de dizaines d’années de volonté de faire partie de ce pays, et pas uniquement d’un point de vue économique. Par un curieux retournement, et pour diverses raisons, cette position de soumis­sion et d’effacement laissa progressivement la place à une attitude religieuse offensive, fût-ce uniquement en privé dans un premier temps : Bled el ness, le pays des gens, devint petit à petit, et de plus en plus, bled el koufar, le pays des mécréants, à mesure que disparaissaient les espaces laïcs de socialisation. Mafich insanni, il n’y a pas de chaleur humaine, dit l’Arabe moyen en parlant de l’Occident, avant de se tourner naturellement vers les lieux de culte musulmans, qui promettent, et offrent, contacts humains, éducation stricte, principes moraux, échanges sociaux, etc. Le prix à payer de cet engagement du religieux dans le social est sciemment ignoré, ce prix étant la participation au projet islamiste et aux ravages qu’il opère sur les individus, et en premier lieu les femmes. Les mères musulmanes savent, ou ne savent peut être pas, ce qu’elles font lorsque, par exemple, elles choisissent de confier leurs enfants à la mosquée du quartier, une à deux après-midi par semaine, pour que ceux-ci y apprennent l’arabe coranique et chanter Allah akbar : elles confient cet apprentissage et leurs petites filles de cinq ans, faites femmes par le port du voile, à des individus qui pensent que la femme est mariable, et donc désirable à neuf ans. Dans une société d’individus responsables, on devrait interdire à ce type de personnes d’approcher un enfant ou un groupe d’enfants de près ou de loin. Le fait qu’il n’y ait aucune ré­action, ni des amis de l’enfance et des femmes, ni de ceux de la connaissance et de l’égalité, musulmans ou pas, face à l’obscénité d’une situation « pédagogique » aux conséquences lourdes quant à la relation aux hommes, à la loi et à la foi de ces enfants, donne une idée de l’état ravagé des forces émancipatrices dans ce pays.

immigré-3.jpeg

Les damnés de l’identitaire

Nous aimerions que se taisent une fois pour toute et définitivement les voix de ces chantres d’un islam pseudo-mystique et bobo et du narcissisme identitaire comme celles des Diam’s, Akhenaton, Kerry James et autres rappeurs opportunistes, qui s’attachent à dénoncer le racisme anti-immigrés, support infini de fantasmes, dénonciation qui a pour effet d’occulter leur xénophobie bien réelle, elle. Nous aimerions, surtout, entendre plus souvent et avec plus de force des voix combatives pour la liberté et l’égalité, comme celle du chanteur du groupe Zebda en concert, qui après avoir caressé son public immigré de la Goutte d’Or dans le sens du poil en lui servant la litanie de ses chants antiracistes, clôt son concert en invitant son auditoire à la vigilance et au combat « contre tous les intégrismes », au cœur du quartier qui a vu naître l’intégrisme musulman en France.

Bien que l’exercice de l’autocritique collective – vital pour qui veut ériger une société authenti­quement démocratique – se raréfie, il nous est encore possible de trouver des gens au sein de la société française avec lesquels nous pouvons la regarder sans fard. Nous pouvons assez facilement encore critiquer toutes les mouvances et expériences politiques de France et d’Occident en général – du moins en Occident… L’épisode colonial, par exemple, n’est aujourd’hui un « tabou » pour personne. Se livrer au même exercice collectif, et par essence démocratique, ap­pliqué cette fois à la société et à l’individu arabo-musulman nous est quasiment impossible sans rapidement verser dans l’auto-flagellation, l’auto-dénigrement ou au contraire l’hyper-idéalisation, que ce soit avec des Arabes ou des Français dits de souche, qu’ils soient politisés ou non. Il serait pourtant salutaire qu’enfin nous puissions regarder sérieusement et sans drame au­tant les sociétés dont nous sommes issus, que le phénomène d’émigration/immigration dont nous ne sommes pas moins issus, sans pour autant nous aveugler face aux tares de la sociétés française où nous vivons. Il ne s’agit pas de minimiser, snober ou idôlatrer les réussites sociales et politiques dont nous jouissons et auxquelles nous tenons, et pas plus de nier, exacerber, enjoliver ou déprécier la part de notre héritage arabe : il s’agit, encore une fois, de tenir ensemble un re­gard critique sans complaisance sur nos existences.

(…/…)

normale

Le premier tour de l’élection présidentielle française fût sans surprise, il est conforme au casting retenu par les instituts de sondage (aux ordres). Pourtant il renouvelle le packaging des partis politiques de la 5ème république afin de pouvoir à nouveau séduire l’électeur en démocratie bourgeoise à bout de souffle.

Pour le capitalisme mondialisé, la norme politique majoritaire est anglo-saxonne et il est temps de se convertir au bi-partisme. C’est ce qu’avait lâché Hollande en affirmant liquider le Parti Socialiste au profit d’un grand Parti Démocrate et nous y sommes. L’ancien parti gaulliste avait déjà pris le tournant en devenant atlantiste, sioniste, européiste et en se rebaptisant « les Républicains ». L’un comme l’autre menant la même politique économique en défense des intérêts du capitalisme, la même politique impérialiste.

Nombre de battus du 1er tour ayant déclaré le soir même qu’il fallait voter pour Macron le candidat « démocrate » l’issue du second tour est également sans surprise.

Dans ce contexte, et en raison de leur échec, socialistes et gaullistes sont condamnés à disparaître comme tels et à se fondre qui dans le Parti Démocrate « En Marche », libéral, européiste et atlantiste, mais « progressiste » sur l’aspect sociétal ou dans le Parti Républicain à créer, libéral, européiste et atlantiste mais conservateur à valeurs catholiques, nationalistes et patriotes ; dont le centre de gravité sera plus ou moins proche de l’actuel Front National qui pourrait aussi en être son Tea Parti. Cette démarche conforme à l’agenda capitaliste semble inéluctable, même si pendant un temps l’épouvantail Front National peut également se maintenir.

Reste une inconnue dans ce scénario, un pôle social-démocrate est-il toujours nécessaire et utile au capitalisme et pourra t’il se reconstituer autour des « insoumis » de J L Mélenchon rien n’est moins sûr. Engagés dans l’électoralisme, les « insoumis » et leurs leaders qui ont naïvement cru la victoire arrivée, doivent maintenant, comme le PS maintenu, gérer la défaite et se consacrer en ordre dispersé au second tour puis aux législatives, il n’est pas certain qu’ils y survivent sans se marginaliser.

Plus de 10 millions (22%) d’électeurs on refusé de voter et près d’un million on voté « blanc ou nul », c’est beaucoup plus que le score réalisé par chacun des principaux candidats. Ces non-électeurs pensent pour diverses raisons que voter ne sert à rien ou que leur voix ne sera pas entendue. Ils ont quelques raisons d’exprimer leur défiance envers la démocratie bourgeoise après les expériences du référendum volé de 2005 ou du passage de la loi travail par le 49/3 et surtout maintenant l’annonce faite par Macron de gouverner par ordonnances.

Chez les travailleurs, ceux qui n’ont que leur force de travail pour assurer leur subsistance, qu’ils aient un emploi ou non, le sentiment qui prédomine est que leur situation va encore se dégrader. Ils n’ont plus, à juste titre, l’espoir que la société qu’ils laisseront à leurs enfants sera plus juste et la vie meilleure. Face à cette situation, les politiciens qui demeurent dans le cadre du mode de production capitaliste ne peuvent et ne veulent apporter aucune solution réelle. Le capitalisme en crise n’a d’autre solution que de taper sur le travail et la protection sociale, c’est le sens des discours répétés sur le coût du travail et la compétitivité comme de ceux qui prônent les vertus de l’auto-entreprenariat. Ce système est bloqué, il n’y a pas de changement politique possible par les urnes.

Dans la situation présente, nous communistes avons un rôle historique à jouer, montrer que :

  • par les mobilisations et la convergence des luttes, les travailleurs peuvent faire reculer les attaques des gouvernements qui se succèdent,

  • par l’organisation pour frapper ensemble les travailleurs peuvent mettre fin à la dictature du capital

  • par l’organisation les travailleurs peuvent gérer la société, partager le travail et les richesses

C’est le rôle d’un authentique parti communiste que d’œuvrer à cette organisation. Il ne se construira que par l’émergence et l’amplification des luttes sociales. A chacun d’y prendre sa part

Jean-Michel Nicolas 28 avril 2017

20170324-guyanemobilisee

1er tour social, la Guyane ouvre la voie !

Depuis maintenant une dizaine de jours la Guyane connait des mouvements sociaux importants et convergents.

Grèves, blocages de routes, manifestations. Le 17 mars à Cayenne, une conférence internationale est interrompue par le collectif des 500 frères, entrainant le départ de plusieurs délégations étrangères et la fuite du ministre de l’écologie Ségolène ROYAL. Le 20 mars à Kourou, le lancement de la fusée Ariane 5 a été annulé suite au blocage des accès au centre spatial par des syndicalistes et le collectif citoyen des Toucans. L’aéroport à été temporairement fermé, un vol de la métropole devant même faire demi tour. Des journées ville morte organisées, magasins, écoles, université fermés.

A l’origine de ces mouvements, un sentiment d’abandon et un ras le bol des populations. On y trouve des conflits sociaux classiques, grèves à EDF, à ENDEL, dans le secteur de la santé, manifestations d’agriculteurs, mais aussi des manifestations de collectifs citoyens mobilisés sur les problèmes de santé, d’éducation et de sécurité. Les syndicats engagés, notamment la centrale indépendantiste UTG ont appelé à la grève générale. Le mouvement est d’ampleur, mais il est en partie interclassiste puisque que participe aux blocages outre les agriculteurs, des petits patrons, entrepreneurs du bâtiment ou des transports.

Le bilan de la France en Guyane est affligeant, le PIB par habitant est moitié moindre que celui de la métropole. La Guyane doit importer à grand frais une partie importante des produits qu’elle consomme.

La montée des prix a dégradé les conditions de vie de la partie la plus fragile de la population et si les importations ont diminuées depuis 2015 c’est en raison d’une baisse de la consommation. Cette baisse entraine également une baisse de l’activité économique locale mesurable par la baisse de la création d’entreprise .

Le taux de chômage est de 22%, il touche plus particulièrement les femmes 27% et les jeunes (<25ans) 47%. L’économie est axée autour du centre spatial 1/5ème du PIB et sur l’exploitation minière aurifère dont une grande partie est clandestine et maffieuse. Il en résulte un problème important d’insécurité en forêt et un saccage permanent de l’environnement.

Le pays souffre du manque d’infrastructures nécessaires à son développement (par exemple le secteur du tourisme et quasi inexistant), il est un presque désert médical avec un nombre de médecins de 3 fois inférieur à la métropole, mais caracole en tête de l’insécurité et de la violence.

Face au ras le bol exprimé par la population, et après la fuite de la ministre de l’écologie, la ministre des colonies (de l’Outre-mer) Mme Ericka Bareigts a refusé de se déplacer avec le plus grand mépris, invitants s’ils le voulaient les contestataires à venir à Paris et déclarant qu’il était possible de négocier à distance, sans se voir. L’Etat français a pour le moment envoyé une délégation de fonctionnaires, qui a été fraichement accueillie. Les représentants du mouvement social en cours réclament la considération et la venue des ministres responsables.

Comme communistes, nous souhaitons

plein succès à la grève générale des camarades Guyanais

et nous réaffirmons que selon nos principes :

Nous sommes solidaires de toutes les forces anti-impérialistes et révolutionnaires dans le monde. Nous soutenons les luttes des peuples contre le colonialisme et le néo-colonialisme, à commencer par ceux des «DOM TOM» et affirmons leur droit à l’indépendance.

JMN  27/03/2017

brexit-5

Le Royaume-Uni quitte l’Union Européenne !

Pour les communistes, c’est un non événement.

Tout d’abord sur le plan économique, car cela ne changera rien, le Royaume-Uni avait déjà un pied dedans et un pied dehors, il a maintenant les deux pieds dehors. Il s’affranchit des décisions communes de l’Union Européenne, mais cette dernière entretient déjà des relations économiques privilégier avec d’autres états qui n’en sont pas membres. Accords de libre-échange ou d’association avec des dizaines d’autres pays parmi lesquels la Norvège, la Suisse, l’Afrique du Sud la Turquie, Israël…bientôt le Canada et les USA, pour nombre d’entre eux, il n’est pas exigé non plus de visa à leur ressortissant qu’il veulent venir sur le territoire de l’UE.

Le Royaume-Uni et l’Union Européenne sont toujours parfaitement intégrés au mode de production capitaliste mondialisé et inféodé à l’impérialisme US aujourd’hui encore 1ère puissance dominante. Il n’y a donc rien de changé pour les prolétaires du Royaume-Uni, ni pour ceux de l’Union Européenne.

C’est un désaveu et un camouflet politiques pour les dirigeants des pays membres de l’Union Européenne, qui s’est traduit par une effervescence médiatique et des fluctuations sur la Livre Sterling et les marchés, spéculation oblige.

Comme communistes nous n’avons ni à nous féliciter, ni à nous plaindre de cette décision du Royaume-Uni mais nous devons nous opposer résolument à toutes les fausses solutions nationalistes qui ne manqueront pas d’être avancées en cette période de décadence du capitalisme comme la solution à la crise.

                                                                                    Jean-Michel NICOLAS

« On accuse les communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité ; les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu’ils n’ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe maîtresse de la nation, il est par là encore national lui-même, quoique nullement dans le sens bourgeois. » 


Marx-Engels (Manifeste communiste)

brexit-2


BREXIT : les prolétaires unis finiront par rejeter l’Europe capitaliste.

Le Royaume-Uni, pays impérialiste dirigé par le capital financier, a rejoint la Communauté européenne en 1973. Ce sont les capitalistes britanniques qui, dès les années 1960, ont violemment restructuré l’économie du pays, laminant son industrie, générant un chômage massif, plongeant des millions d’ouvrières et ouvriers dans la pauvreté, pour réinvestir leurs capitaux ailleurs ou sous forme de placements financiers… ils n’ont pas attendu les directives de l’Union européenne pour cela.

Au Royaume-Uni comme ailleurs, l’Union européenne (UE) ne fait qu’accompagner ce mouvement de restructuration. L’UE est en quelque sorte le syndicat des puissances européennes, comme la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni, réunies pour trois raisons : défendre leurs intérêts communs face aux autres grandes puissances, fixer des règles communes pour faciliter la circulation du Capital sur le continent, et organiser leur domination sur les petits pays dominés d’Europe du Sud et de l’Est.

Le Royaume-Uni occupe historiquement une place particulière dans l’UE, car le pays est très lié économiquement et politiquement aux États-Unis : c’est pour cela que le pays est moins intégré à l’Union que ne le sont la France ou l’Allemagne.

Les capitaux britanniques et étasuniens veulent pouvoir circuler librement en Europe, mais en même temps le Royaume-Uni ne peut pas trop s’investir dans un projet qui menacerait la suprématie des USA.
Les gouvernements britanniques ont souvent attisé le sentiment anti-européen, sous prétexte qu’il serait soucieux des intérêts du peuple britannique: il s’agit juste, à chaque fois, de défendre les intérêts particuliers du Capital britannique et de la bourgeoisie qui le possède.
On nous dira qu’il n’y a rien de neuf sous le soleil . Pourquoi ce référendum mené par Cameron, un pion politique du capital britannique, pour soi-disant sortir son pays de l’Union européenne ?

Le capital financier du Royaume-Uni est intimement lié au capital financier étatsunien via la City de Londres que Wall Street accrédite comme deuxième place financière mondiale.

Le Royaume-Uni répond aux ordres de ses alliés de Washington dont il a toujours été le Cheval de Troie au sein de l’Union européenne, au service de ses vis-à-vis de Wall Street.

brexit-4
David Cameron a reçu mission de ses patrons de rassembler le grand capital européen en prévision du grand affrontement qui se prépare entre l’Alliance atlantique (OTAN) en débâcle, et l’alliance montante russo-chinoise.
Évidemment, cet affrontement en préparation exigera des sacrifices – telles une énergie plus coûteuse pour l’Allemagne qui s’approvisionne en Russie – la perte de certains contrats militaires pour la France – la perte de contrats d’investissements pour l’Italie –, etc. mais la mise au pas de l’ogre Russe avant le repli du dragon chinoissera à ce prix.

Le « BREXIT » vise à faire monter les enchères pour le maintien de l’Union, sachant que le retrait du Royaume-Uni entraînerait d’autres replis, la Grèce est à deux doigts de suivre ses pas et combien d’autres ?

Dans cette guerre économique et politique préparatoire à la guerre militaire qui suivra, il semble que la gauche et la droite nationaliste ainsi que leurs extrêmes, ont pris fait et cause en faveur de la faction capitaliste favorable à l’âpre renégociation de l’Union en opposition à la faction capitaliste monopoliste favorable au maintien du marché commun et de l’Euro en l’état.

Ce sont surtout les capitalistes moins fortunés qui sont dans le camp du « BREXIT » – et de l’âpre renégociation de l’Union – alors que les plus grosses fortunes d’Europe – les capitalistes monopolistes transatlantiques – sont eux dans le camp de l’Union.

C’est ainsi que l’idéologie bourgeoise de la Nation protectrice, mystifie la classe prolétarienne.
Une grande partie des prolétaires, inscrit de fait dans le cadre de la concurrence sauvage entre les capitalistes, joue les thuriféraires du capital.

Comme Marx nous l’a enseigné la mondialisation de l’économie est inscrite dans les gènes du capital.

Le choix pour la classe ouvrière ne se pose pas dans les termes de « pour ou contre l’Europe », mais bien en termes de « Quelle Europe voulons-nous ? » L’Europe du capital ou l’Europe du prolétariat international ? Une certaine gauche bourgeoise présente l’alternative dans ces mots, sauf qu’elle laisse entendre que l’Europe du prolétariat peut s’ériger par la conquête électoraliste des parlements capitalistes à grand renfort de bulletins de votes et de plébiscites. RIDICULE.

L’Europe prolétarienne nécessite de détruire de fond en comble l’Europe capitaliste, ses parlements, et ses États bourgeois et de socialiser la totalité des moyens de production, d’échanges et de communication.

brexit-3
Les prolétaires britanniques doivent refuser de se ranger derrière la clique des capitalistes financiers de la City pour obtenir une renégociation douce des clauses de l’alliance avec la bourgeoisie européenne, ou de se ranger derrière la clique des capitalistes manufacturiers afin de renégocier âprement les clauses de l’Union.
Ils n’ont rien à faire dans cette galère entre les deux factions moribondes du capital et ils doivent rejeter ce référendum sans intérêt pour ses intérêts… de classe.

La concurrence entre les USA et l‘UE pour s ‘emparer des richesses mondiales a franchi une étape.
La crise du système, les difficultés grandissantes qu’a le capital aussi bien à produire de la plus-value qu‘à la réaliser (la transformer en profit et donc en capital additionnel) le contraint à agir sur deux plans.
L’UE s‘est constituée pour exercer une pression plus grande sur la classe ouvrière qui au sortir de la guerre mondiale acceptait difficilement les efforts de reconstructions exigés par le capital (cf les grandes grèves ).
La nouvelle organisation du travail (le fordisme) prenait son essor et parcellisait le travail, détruisant du même coup les savoir faites et les anciennes catégories de travailleurs qui avaient résisté à cette phase de la mondialisation capitaliste.

Il fallait donc accroître l‘exploitation en augmentant la productivité. Celle ci s’est avérée très efficace jusqu’à la fin des années 70 qui vit les limites de cette augmentation avec un accroissement à la fois du crédit, une concentration accélérée du capital crédit et du même coup du capital productif entre des mains de moins en moins nombreuses.
C‘est le début de la décroissance c‘est à dire des rendements décroissants des gains de productivité qui aujourd’hui plombent le capital dans son ensemble et freinent l‘augmentation du taux de profit jusqu’à le diminuer.
Sur un second plan, il s‘agit de s’emparer à moindre coût des ressources.

C’est la décolonisation car entretenir des colonies devenait un fardeau pour les États capitalistes.
C’est la phase d‘expansion moderne avec des Etats centraux qui dominent des Etats compradore.
Les ressources sont pillées mais à moindre coût en terme de capital investi.
Ce qui est la situation actuelle avec comme conséquence un rétrécissement des marchés du fait de la ruine consécutive à ce pillage et de la guerre économique et militaire qu’engendre la concurrence.

Je pense que la montée du nationalisme est irrémédiable dans ce contexte de concurrence exacerbée.
Il s‘agit à la fois de procurer une main d‘œuvre à bas coût dans tous les pays qui aspirent à figurer dans le palmarès des Etats impérialistes (avec au sein même de ces pays des zones franches livrées au marché sans aucuns « garde-fous », ce qui a pour conséquence d ‘ accroître l‘exploitation et la disparition des maigres « acquis sociaux » dans les pays voisins).
Pour les Etats dominants il s‘agit d‘être celui qui aura les meilleures parts de marché d‘être le plus grand pilleur de la planète devant tous les autres.
Voilà pourquoi aussi bien le FN que le FG réclament un État fort, capable de « développer l‘économie » n‘hésitant pas à tenir un discours volontariste et musclé à l‘égard des concurrents.

brexit-6
«Le capitalisme c‘est la guerre» écrivait notre regretté Maurice Lionnet, directeur du journal «Regroupement Communiste» dans les années 80.

Il ne peut se survivre qu’en écrasant ceux qui lui résistent. Mais unis, les prolétaires peuvent profiter de la maladie structurelle du capitalisme qu’est la crise liée à la baisse du taux de profit (du fait de la dévalorisation brutale et irréversible de la valeur d ‘ échange – monnaie, capital productif et financier, tout ce qui exprime le blocage de ces échanges sur le marché ) en lui donnant le coup de grâce qui pourra l‘achever après une révolution politique puis sociale indispensable pour s ‘ emparer de tous les moyens de production de la vie.

Pierre Lehoux

(sources : Robert Bibeau, «Les 7 du Québec»)

Posture de travail avec grande pipette

Au Royaume-Uni, le contrat « zéro heure », degré zéro de l’exploitation du travail
(http://echangesmouvemen.canalblog.com/archives/2014/01/05/28865808.html)

Sur le blog : ECHANGES et MOUVEMENT (http://echangesmouvemen.canalblog.com/)
Extraire le plus possible de valeur de la force de travail

(Cet arti­cle est paru dans Echanges n° 145, automne 2013.)

Au moment du vote à l’arrachée de la loi Macron par le parlement, il nous a paru intéressant de relayer cet article du blog Echanges et Mouvement qui montre bien pourquoi et comment la crise du capitalisme mondialisé entraine un dérèglement généralisé des conditions de travail et conduit à la désintégration des rapports sociaux….

« Les poli­ti­ciens ont trans­formé le tra­vail en une mar­chan­dise, guère différ­ente de la viande de cheval » (1)

UN NOUVEAU VENU DANS LA JUNGLE DES RELATIONS TRAVAIL-CAPITAL

Le contrat de tra­vail « zéro heure » connaît une forte expan­sion au Royaume-Uni. Ce contrat, qui ne fixe aucun horaire de tra­vail – l’employé accepte de se dép­lacer à tout moment où il y a du tra­vail à faire en étant rémunéré à l’heure –, est le nou­veau venu dans les condi­tions d’exploi­ta­tion de la force de tra­vail. Il n’est pour­tant qu’une étape d’une longue évo­lution dans laquelle se com­bi­nent les éléments de base de cette exploi­ta­tion : salaire, temps de tra­vail et rythme de tra­vail. Ces éléments sont interdép­endants aux différents stades entre domi­na­tion for­melle et domi­na­tion réelle et peu­vent coexis­ter dans une même éco­nomie natio­nale. Avant d’exa­mi­ner cette der­nière vicis­si­tude du contrat de tra­vail, rap­pe­lons ce que sont les données sim­ples qui for­ment la base même du capi­ta­lisme, bases trop sou­vent ignorées dans les ten­ta­ti­ves de com­pren­dre les dérives com­plexes du système.

Ce système est basé sur la pro­duc­tion de mar­chan­di­ses, les­quel­les sont ache­minées vers des points de vente au moyen de trans­ports. Cette pro­duc­tion est assurée par un pro­duc­teur quel­conque (de l’arti­san à une mul­ti­na­tio­nale exploi­tant jusqu’à plus d’un mil­lion de tra­vailleurs) qui, sauf le cas de l’arti­san indi­vi­duel, emploie ces tra­vailleurs pour faç­onner des matières pre­mières géné­ra­lement à l’aide de machi­nes et fabri­quer une mar­chan­dise quel­conque. Lors de la vente de cette mar­chan­dise, le pro­duc­teur, le capi­ta­liste, entend récupérer un sup­plément, outre son inves­tis­se­ment en matières pre­mières, l‘amor­tis­se­ment des machi­nes, les autres dép­enses de fonc­tion­ne­ment de son usine. Ce sup­plément, la valeur, cor­res­pond à ce qui y a été ajouté par l’exploi­ta­tion de la force de tra­vail, exploi­ta­tion sans laquelle la mar­chan­dise n’exis­te­rait pas. L’opé­ration glo­bale n’est accom­plie que pour dégager un profit qui empêche la déva­lo­ri­sation du capi­tal engagé et pour avant tout accroître ce capi­tal, ce qui sup­pose que cette valeur soit améliorée cons­tam­ment pour assu­mer la concur­rence.

Ce sup­plément est acca­paré par le « pro­duc­teur » sous forme monét­aire ; le tra­vailleur, four­nis­seur de la force de tra­vail n’y a aucun accès et aucun droit. Ledit pro­duc­teur en uti­lise une partie pour la rému­nération de la force de tra­vail, rému­nération fixée au mini­mum au niveau suf­fi­sant pour assu­rer la recons­ti­tu­tion de cette force de tra­vail. Bien sûr, le pro­duc­teur capi­ta­liste cher­che à réd­uire le plus pos­si­ble cette ponc­tion sur la valeur. Ce qu’il conserve il le garde pour lui ou le dis­tri­bue aux action­nai­res, une partie pou­vant être mise en rés­erve pour des inves­tis­se­ments dans l’entre­prise.

LA TRILOGIE DE LA PRODUCTIVITÉ : TEMPS ET RYTHME DE TRAVAIL, SALAIRE

deligne-52-02

Dans cet arti­cle, nous n’exa­mi­ne­rons pas le dys­fonc­tion­ne­ment fon­da­men­tal qui rés­ulte du fait que le tra­vailleur ne récupère pas l’essen­tiel de la valeur créée par son acti­vité et les conséqu­ences dés­ta­bi­lis­antes qui en rés­ultent pour l’ensem­ble du système capi­ta­liste. Il y a aujourd’hui un retour à l’exploi­ta­tion pure et simple de la force de tra­vail mise en concur­rence à l’éch­elle du monde qui est prin­ci­pa­le­ment le rés­ultat de l’explo­sion des fron­tières et du dép­la­cement extrê­mement rapide de la finance avide de toute spé­cu­lation. Nous nous atta­che­rons uni­que­ment à cette rela­tion entre le tra­vail et le capi­tal et le conflit per­ma­nent autour de la tri­lo­gie : temps de tra­vail, rythme de tra­vail et salaire.

Dans l’his­toire du capi­ta­lisme ces fac­teurs dét­er­minants pour le niveau de la valeur ont pu évoluer indép­end­amment et/ou simul­tanément, selon le rap­port de forces capi­tal-tra­vail, les tech­ni­ques mises en œuvre et les trans­for­ma­tions corré­la­tives dans les condi­tions d’exploi­ta­tion du tra­vail – tout un ensem­ble sur lequel le capi­tal a tou­jours la haute main, se révo­luti­onnant lui-même dans sa dyna­mi­que ; le main­tien de l’ordre social néc­ess­aire au bon fonc­tion­ne­ment du système étant assuré par les struc­tu­res poli­ti­ques à l’intérieur d’un Etat.

Schématiquement, si l’on excepte les pér­iodes de crise dans une indus­trie ou dans un Etat, dans le monde, les ten­dan­ces depuis la montée en force du capi­ta­lisme mon­traient une inter­ven­tion sur l’un ou l’autre élément, ou sur plu­sieurs à la fois, pour ce qui est présenté comme un fac­teur unique dans la compé­tition capi­ta­liste : la pro­duc­ti­vité du tra­vail. Le leit­mo­tiv dont on nous rebat les oreilles sur l’accrois­se­ment de cette pro­duc­ti­vité n’est en fait que la ten­ta­tive d’accroître la valeur et la part de cette valeur conservée par le capi­tal. Si la pro­duc­tion de valeur concerne uni­que­ment le sec­teur pro­duc­tif (pro­duc­tion de mar­chan­di­ses), l’accrois­se­ment de la pro­duc­ti­vité concerne aussi le sec­teur non pro­duc­tif, qui n’existe que par la valeur dégagée dans le sec­teur pro­duc­tif ; là aussi, il importe de réd­uire cette ampu­ta­tion de la plus-value. Ceci pour conclure que la pres­sion sur la pro­duc­ti­vité du tra­vail s’appli­que à l’ensem­ble des acti­vités tou­chant à l’exploi­ta­tion de la force de tra­vail.

Après une pér­iode de pré­carité totale pour le tra­vailleur, où le pro­duc­teur fai­sait la loi quant aux temps, rythme et salaire, sans se sou­cier de la recons­ti­tu­tion de la force de tra­vail (le rés­ervoir de force de tra­vail étant assez impor­tant pour parer au rem­pla­ce­ment des « éliminés » du sur­me­nage et de la misère), la situa­tion s’est len­te­ment modi­fiée, pas par com­misé­ration ou huma­nisme, mais en partie en raison de la montée de la lutte de classe et en partie de l’évo­lution du capi­tal lui-même.

TAYLORISME ET FORDISME : L’ESPOIR DU CAPITAL

Pendant près d’un siècle, malgré les crises pér­io­diques et la crise majeure des années 1930, l’intro­duc­tion du machi­nisme. (machine à vapeur et élect­ricité) a pro­fondément marqué l’évo­lution du capi­ta­lisme. Le tay­lo­risme et le for­disme – qui ne purent exis­ter qu’après l’intro­duc­tion du machi­nisme – cons­ti­tuaient une ten­ta­tive de dép­asser les crises et de réguler la pro­duc­tion capi­ta­liste. Le tra­vail sur la chaîne per­met­tait une régu­lation de deux éléments temps et rythme et une pro­duc­tion de masse accrue à bas coût dont les aug­men­ta­tions de salaire per­mi­rent l’absorp­tion. De même, la dimi­nu­tion du temps de tra­vail auto­ri­sait l’uti­li­sa­tion des mar­chan­di­ses acces­si­bles dans les loi­sirs ainsi concédés aux tra­vailleurs.

Malgré la crise de 1930 que la seconde guerre mon­diale sembla rés­oudre par l’impor­tance des des­truc­tions, tant en capi­tal fixe qu’en capi­tal varia­ble, l’expan­sion du for­disme s’étendit à l’ensem­ble des pays développés : en France, en retard par rap­port à l’évo­lution des Etats-Unis par exem­ple, ce furent les « trente glo­rieu­ses » dans les­quel­les le système fonc­tionna sur cette base for­diste. Avec l’accom­pa­gne­ment dans la plu­part des sec­teurs éco­no­miques d’une réd­uction du temps de tra­vail, d’une modé­ration du rythme de tra­vail et des salai­res sui­vant une pro­gres­sion notam­ment eu égard à l’infla­tion.

QUAND L’INFORMATIQUE BOULEVERSE LE MONDE CAPITALISTE

deligne-52-03

Dans les années 1970, un autre fac­teur vint bou­le­ver­ser ce qui sem­blait la « vitesse de croi­sière » du capi­tal (indép­end­amment du pro­blème fon­da­men­tal de la pro­duc­tion capi­ta­liste évoqué ci-dessus) : l’intro­duc­tion de l’auto­ma­ti­sa­tion, qui vida les usines des tra­vailleurs sans spéc­ia­li­sation, un des éléments essen­tiels du « com­pro­mis for­diste ». Le déséq­ui­libre rés­ultant de cette nou­velle situa­tion (notam­ment quant à la néc­essité d’extraire plus de valeur [2] pour com­pen­ser les inves­tis­se­ments dans l’appa­reil pro­duc­tif) a amené le capi­tal à cher­cher de nou­vel­les sour­ces de valeur.

Le dével­op­pement des trans­ports, prin­ci­pa­le­ment mari­ti­mes (le conte­neur), a permis le trans­fert d’indus­tries entières consom­ma­tri­ces de capi­tal varia­ble dans les contrées où un impor­tant rés­ervoir de main-d’œuvre per­met­tait un retour aux condi­tions pri­mai­res d’exploi­ta­tion. C’est-à-dire une surex­ploi­ta­tion dans le temps et le rythme de tra­vail, et la pos­si­bi­lité de nég­liger tota­le­ment, par de fai­bles salai­res, la recons­ti­tu­tion de la force de tra­vail : le tra­vailleur, épuisé ou atteint phy­si­que­ment, éjecté du cir­cuit pro­duc­tif, pou­vant être imméd­ia­tement rem­placé sur les mêmes chaînes de pro­duc­tion que celles du com­pro­mis for­diste, mais sans limite de temps de tra­vail et à des caden­ces infer­na­les pour des salai­res incom­pa­ra­ble­ment fai­bles.

Il n’est ainsi nul­le­ment néc­ess­aire que le tra­vailleur consomme sa pro­duc­tion, puis­que celle-ci est pres­que tota­le­ment exportée vers les pays indus­tria­lisés (le pro­duit de ce tra­vail devant per­met­tre de rem­bour­ser les inves­tis­se­ments étr­angers ou les prêts ban­cai­res).

Cette nou­velle orien­ta­tion du procès de pro­duc­tion capi­ta­liste, le retour à ces condi­tions pri­mai­res de l’exploi­ta­tion capi­ta­liste (sous la forme de la domi­na­tion for­melle mais dans un contexte tota­le­ment différent) contraste avec ce qui sub­siste (essen­tiel­le­ment dans les pays indus­tria­lisés) du com­pro­mis for­diste. Ces condi­tions d’exploi­ta­tion ont eu un effet boo­me­rang sur les condi­tions encore exis­tan­tes dans les pays indus­tria­lisés, ceux-ci se trou­vant contraints, pour éviter de nou­vel­les délo­ca­li­sations, d’atta­quer sous tous les angles – temps, rythme et salai­res – ce qui sub­sis­tait de ces condi­tions.

Comme il n’était pas pos­si­ble, en raison des rés­ist­ances ouvrières, de mener cette atta­que de front sur ces trois éléments, celle-ci se fit pro­gres­si­ve­ment, élément par élément, pour en arri­ver aujourd’hui, entre autres, à ce contrat de tra­vail zéro heure (ou à des situa­tions simi­lai­res dans d’autres pays indus­tria­lisés) où l’on trouve concen­trée l’atta­que à la fois sur les trois éléments de la pro­duc­ti­vité.

FLUX ET REFLUX DE L’INTÉRIM

Ce terme actuel n’est que la der­nière étape d’un pro­ces­sus engagé voilà plus de trente ans, plutôt comme un gri­gno­tage dans des sec­teurs dis­tincts qui, au fil du temps, s’est accen­tué. Une des pre­mières étapes a été le dével­op­pement de l’intérim qui d’ailleurs ne fit à ses débuts qu’assu­rer la tran­si­tion vers l’auto­ma­ti­sa­tion. Toutefois, jusqu’à une date réc­ente, le tra­vail inté­rim­aire a été aussi uti­lisé comme volant d’appoint pour per­met­tre d’adap­ter le besoin en main-d’œuvre aux fluc­tua­tions de la pro­duc­tion : il y avait là une incur­sion vers le temps global de tra­vail et vers les salai­res, un inté­rim­aire étant le plus sou­vent moins payé qu’un tra­vailleur per­ma­nent. Quant au rythme du tra­vail, c’était celui de l’entre­prise dans laquelle l’inté­rim­aire s’intégrait ; il y avait pour­tant une pres­sion indi­recte sur l’inté­rim­aire pour mieux res­pec­ter ces normes inter­nes de pro­duc­tion en raison de la pré­carité de cette forme de tra­vail.

Ce tra­vail inté­rim­aire n’a pas dis­paru mais il a dimi­nué en raison du dével­op­pement d’autres formes de pré­ca­ri­sation qui jouent sur l’ensem­ble des éléments concou­rant à la pro­duc­ti­vité. L’intermède en France de la loi sur les 35 heures n’a pas touché seu­le­ment le temps de tra­vail mais a abouti par diver­ses mani­pu­la­tions à un accrois­se­ment de la pro­duc­ti­vité horaire indi­vi­duelle : le seul repro­che qui pou­vait lui être fait sur ce ter­rain était que les entre­pri­ses ne pou­vaient, en raison d’autres dis­po­si­tions légales, accroître indé­fi­niment le temps de tra­vail qui aurait permis de pro­fi­ter plei­ne­ment de ce gain de pro­duc­ti­vité. Le système Sarkozy de déf­is­ca­li­sation des heures sup­plém­ent­aires pallia quel­que peu cet inconvénient au profit du capi­tal.

Parallèlement à l’uti­li­sa­tion mas­sive de l’intérim (jusqu’à la moitié des effec­tifs), s’est développé tout aussi mas­si­ve­ment le CDD (contrat à durée dét­erminée) qui s’oppose au CDI (contrat à durée indét­erminée). Ce n’était pas vrai­ment un nou­veau venu mais son uti­li­sa­tion est restée dans les années 1970 limité à des sec­teurs mar­gi­naux (comme les inter­mit­tents du spec­ta­cle). A ce moment-là, la dis­tinc­tion entre ces deux formes de contrats tou­chait essen­tiel­le­ment le temps de tra­vail et indi­rec­te­ment le rythme du tra­vail et le salaire en raison de la pres­sion qu’une situa­tion préc­aire exerçait sur un tra­vailleur intéressé avant tout par le renou­vel­le­ment de son contrat et/ou le pas­sage en CDI. A cette époque, le terme CDD était quasi inconnu, la pra­ti­que depuis trente années étant le CDI rég­lementé par des conven­tions col­lec­ti­ves de bran­che.

VIDER LES CONVENTIONS COLLECTIVES

Les conven­tions col­lec­ti­ves sont alors appa­rues comme un carcan dont le capi­tal devait abso­lu­ment se séparer : elles ont volé en éclats, rem­placées par d’autres conven­tions dont les termes vagues per­met­taient l’intro­duc­tion de toutes formes de contrat et à tra­vers elles la dis­pa­ri­tion des auto­ma­tis­mes réglant les salai­res, rem­placés par le salaire « au mérite », qui n’est rien d’autre que la pos­si­bi­lité pour le capi­tal de modu­ler les salai­res uni­laté­ra­lement, en fonc­tion de l’intérêt que le tra­vailleur concerné prés­ente pour l’entre­prise en même temps que sa doci­lité, et même sa par­ti­ci­pa­tion, quant au temps et au rythme de tra­vail. Le CDD a pro­liféré (et pro­lifère encore) sous d’innom­bra­bles varia­tions, entiè­rement adaptées aux néc­essités éco­no­miques et tech­ni­ques de chaque entre­prise.

En France, il y a plus d’une cin­quan­taine de formes de CDD et on en crée encore, notam­ment pour des buts poli­ti­ques spé­ci­fiques, par exem­ple pour rés­orber le chômage (emplois jeunes ou contrats de géné­rations).

EN FRANCE, L’ACCORD NATIONAL INTERPROFESSIONNEL DE JANVIER 2013 ET LA LOI DE JUIN

RAPAPORTCONDITIONS-TRAVAIL28

Une des der­nières trou­vailles per­met­tant d’éch­apper au carcan de la rég­lem­en­tation du tra­vail (qui reste de la pér­iode for­diste) est en France la loi de juin 2013, dite « de sécu­ri­sation de l’emploi » qui incrit dans le code du tra­vail l’Accord natio­nal inter­pro­fes­sion­nel (ANI) signé en jan­vier de la même année par trois orga­ni­sa­tions syn­di­ca­les et l’orga­ni­sa­tion patro­nale Medef. Le code du tra­vail s’en trouve pro­fondément modi­fié, et permet en fait dans cer­tai­nes cir­cons­tan­ces d’igno­rer tota­le­ment les bar­rières à l’arbi­traire patro­nal sur les éléments de la ­pro­duc­ti­vité.

D’un côté, ce texte léga­lise le temps par­tiel à une limite plan­cher de 24 heures par semaine, mais avec tant de pos­si­bi­lités de déro­gations qu’en fait une entre­prise pourra très léga­lement pro­po­ser des contrats de n’importe quelle durée inféri­eure à cette limite. De l’autre, l’ANI prévoit que des accords d’entre­prise pour­ront pour un temps, « si l’entre­prise prés­ente des dif­fi­cultés conjonc­tu­rel­les », écarter toutes les dis­po­si­tions légales concer­nant la durée du temps de tra­vail, le rythme de tra­vail et bais­ser les rému­nérations (avec un plan­cher de 1,2 smic).

Peu de temps après l’adop­tion de la loi, des entre­pri­ses comme Sanofi, Canon ou Natixis ont engagé des pour­par­lers, prét­endant se trou­ver dans la situa­tion leur per­met­tant d’outre­pas­ser les dis­po­si­tions légales. En août, deux accords de ce genre ont été conclus impli­quant des réd­uctions de salai­res et leur gel, le tra­vail du week-end et de nuit, l’aban­don de RTT, etc. (3).

LA SECURISATION DE L’EMPLOI EN QUESTION

Les syn­di­cats patro­naux, encou­ragés par cette brèche, vou­draient en quel­que sorte géné­ra­liser ces dis­po­si­tions et écarter toutes dis­po­si­tions contrai­gnan­tes concer­nant les trois éléments de la pro­duc­ti­vité. En déc­embre 2013 s’ouvrent des négoc­iations sur la « sécu­ri­sation de l’emploi ». Certains syn­di­cats ont déjà accepté des pro­po­si­tions du Medef qui prévoient une géné­ra­li­sation de l’inter­mit­tence pour les entre­pri­ses de moins de 50 sala­riés et une exten­sion des contrats de chan­tiers et de projet En même temps d’autres « inno­va­tions » se font jour, qui toutes prét­endent rés­orber le chômage, pro­po­sant des solu­tions qui per­met­tent d’éch­apper aux contrain­tes de la rég­lem­en­tation natio­nale sur le contrat de tra­vail. En partie, ces inno­va­tions ne sont ren­dues pos­si­bles que par l’expan­sion fou­droyante de l’infor­ma­ti­que. L’une d’elles uti­lise une loi de 2009 auto­ri­sant le prêt de sala­rié d’une entre­prise à une autre quel­conque, avec « l’accord » du sala­rié coincé entre accep­ta­tion et licen­cie­ment ; un site inter­net récent, Flexojob, se pro­pose de rép­andre cette pra­ti­que à l’éch­elle inter­na­tio­nale.

Cette même éch­elle inter­na­tio­nale appa­raît dans le « cloud wor­king » : chaque jour sur Internet un site offre des tra­vaux à faire imméd­ia­tement à domi­cile par un « indép­endant ». Bien sûr, cela ne concerne que des tâches comme pro­gram­meur, réd­acteur, tra­duc­teur, gra­phiste, etc. C’est une ver­sion des contrats déjà exis­tants de chan­tier ou de projet non-sala­riés, c’est-à-dire sans aucune garan­tie sociale (en France, IBM s’est lancé en 2012 dans la pra­ti­que du cloud wor­king sous le titre « pro­gram liquid » qui lui per­met­trait, en confiant des tâches à des sous-trai­tants sous statut d’auto-entre­pre­neurs, de réd­uire ses effec­tifs mon­diaux de 400 000 employés actuel­le­ment à 100 000). Cette rés­urg­ence du tra­vail à domi­cile est liée au dével­op­pement de l’infor­ma­ti­que indi­vi­duelle (ce qui dép­lace la ques­tion du capi­tal fixe) et a aussi des conséqu­ences ­so­cia­les.

ventrouge_31245072_M2-300x206

LE CONTRAT « ZERO HEURE » : UNE MISE EN JACHERE DE LA FORCE DE TRAVAIL

L’exem­ple en ce sens qui nous vient d’Outre-Manche, le contrat « zéro heure », peut appa­raître comme une variante plus per­fec­tionnée de l’intérim ou de l’inter­mit­tence dans les pro­fes­sions du spec­ta­cle et de l’audio­vi­suel. En fait, ce type de contrat sup­prime tout intermédi­aire entre le tra­vail et le capi­tal et accroît au maxi­mum l’uti­li­sa­tion de la force de tra­vail dans un temps dét­erminé pour un salaire brut de tous ses acces­soi­res pro­tec­teurs du por­teur de cette force de tra­vail.

En quoi consiste le contrat « zéro heure » ? La défi­nition en est donnée par une entre­prise pro­po­sant sur Internet des for­mu­les de contrat (4) :

« L’employé “zéro heure” est celui qui accepte que l’employeur n’ait pas forcément à lui donner du tra­vail mais que, s’il y a du tra­vail à faire, l’employé est contraint de l’accep­ter. Ce contrat est pour un employé qui n’a pas d’horai­res fixes de tra­vail et qui accepte de tra­vailler au jour le jour. »

Ce type de contrat est par­fai­te­ment vala­ble et conforme aux dis­po­si­tions de l’Employment Rights Act de 1996, pourvu qu’il soit consi­gné par écrit (5). Le contrat peut être tem­po­raire ou per­ma­nent. Dans ce der­nier cas le tra­vailleur est dans l’obli­ga­tion d’être dis­po­ni­ble 24 heures sur 24, c’est-à-dire accro­ché à son por­ta­ble, car son employeur peut l’appe­ler à n’importe quel moment pour l’exploi­ter tout le temps qu’il juge néc­ess­aire sans même une spé­ci­fi­cation à l’avance d’une pér­iode ou d’un horaire (6).

Le salaire n’est évid­emment versé que pour le temps effec­ti­ve­ment tra­vaillé. Il semble que le contrat « zéro heure » se soit développé come moyen de tour­ner l’obli­ga­tion prévue par la National Minimum Wage Regulation de payer le salaire mini­mum légal à tout sala­rié présent sur le lieu de tra­vail, quelle que soit son acti­vité durant ce temps. De plus, ledit salaire ne com­porte aucun sup­plément pour ce que l’on appelle les avan­ta­ges sociaux depuis la mala­die, la retraite jusqu’à la can­tine ou toute autre inven­tion d’autre­fois pour atti­rer le ­sa­la­rié.

Quant au rythme de tra­vail, c’est bien sûr celui imposé par l’employeur. Il est bien évident que le chômeur qui, dans cette pér­iode de marasme éco­no­mique et de chômage élevé (7), « béné­ficie » d’un contrat « zéro heure » va faire tout son pos­si­ble pour satis­faire les impé­rat­ifs de l’employeur, fai­sant preuve d’un zèle inha­bi­tuel et espérant, grâce à la bonne opi­nion que son patron aura ainsi de lui, d’obte­nir sinon un CDD ou un CDI, un plus grand nombre d’heures ou des appels plus fréquents. Mais cer­tains patrons ne se fient guère à cette pers­pec­tive de pres­sion indi­recte et impo­sent par­fois dans ce contrat une dis­ci­pline très stricte pour être sûr que le salaire versé cor­res­pond bien à la tota­lité du temps sup­posé être tra­vaillé. Parfois cet exploité « zéro heure » est soumis à une dis­ci­pline avec un système de points de péna­li­sation : on est pénalisé si on parle à son voisin durant le tra­vail, si on va trop sou­vent ou reste trop long­temps aux toi­let­tes, si on s’absente dans la pér­iode de temps tra­vaillé ou si l’on est en retard, etc. Un cer­tain nombre de points ne signi­fie pas direc­te­ment la porte mais la fin de la pér­iode de tra­vail et le silence total du télép­hone. C’est l’appli­ca­tion du prin­cipe « Three stri­kes and you are out » (trois infrac­tions et vous êtes dehors). Bien sûr il n’en rés­ulte aucune indem­ni­sa­tion puis­que for­mel­le­ment on n’est jamais licen­cié ; sim­ple­ment, on n’est plus jamais appelé.

Pour faire croire à un équi­libre entre par­te­nai­res, les zélateurs du contrat « zéro heure » prét­endent que, sous ce contrat, le tra­vailleur a la pos­si­bi­lité de refu­ser une pro­po­si­tion de tra­vail ou de débr­ancher tem­po­rai­re­ment son télép­hone. C’est igno­rer que, comme dans tout contrat de tra­vail quel qu’il soit, le capi­ta­liste dis­pose d’un pou­voir absolu et peut tou­jours régler une situa­tion dans son intérêt. Ce qui signi­fie que le refus d’un tra­vail ou le silence télép­ho­nique entraîne un licen­cie­ment de fait.

LE CONTRAT « ZERO HEURE » EST-IL UN EPIPHENOMENE EN GRANDE-BRETAGNE ?

Il est dif­fi­cile de se faire une idée exacte de l’étendue de ce type de contrat. Comme le sou­li­gnent nombre de com­men­ta­teurs : beau­coup de tra­vailleurs ne savent qu’ils sont en « zéro heure » et nombre de ces contrats ne sont pas signalés aux auto­rités. Ce qui fait que les chif­fres donnés varient selon les sour­ces de 250 000 à 1 mil­lion de tra­vailleurs, cer­tai­nes men­tion­nant des chif­fres de 5,5mil­lions à la quasi-tota­lité des sala­riés du privé (8). Ce qui est cer­tain, c’est qu’il est en crois­sance rapide : cinq fois plus impor­tant en 2012 qu’en 2011 avec un trans­fert des contrats per­ma­nents en contrats « zéro heure » qui permet de modu­ler les horai­res et d’évacuer l’indem­ni­sa­tion du chômage tech­ni­que.

Il com­por­te­rait même des varian­tes : par exem­ple, d’après des esti­ma­tions syn­di­ca­les, plus de 5 mil­lions de tra­vailleurs auraient signé des contrats de tra­vail per­ma­nents ne leur garan­tis­sant que trois heures de tra­vail par semaine.

Actuellement, le temps de tra­vail heb­do­ma­daire sous ce régime serait de dix-neuf heures. Le salaire moyen des « zéro heure » est sen­si­ble­ment inférieur à celui des tra­vailleurs à temps com­plet : 11 euros de l’heure contre 18 euros. Il tou­che­rait autant les femmes que les hommes, autant les 18-25 ans que les 25-49 et les plus de 50 ans.

A ses débuts, le contrat « zéro heure » a touché les bran­ches d’indus­trie connais­sant de gran­des varia­tions sai­son­nières : hôte­llerie, res­tau­ra­tion, loi­sirs et édu­cation, santé. Mais peu à peu il a gagné l’ensem­ble des sec­teurs avec une pro­pen­sion vers les ser­vi­ces à la per­sonne de toutes sortes (ser­vi­ces muni­ci­paux d’entraide, santé, édu­cation). Des emplois non qua­li­fiés, il s’est aussi déplacé vers les emplois qua­li­fiés (cadres, tech­ni­ciens, ingénieurs qui seraient à 43 % sous ce régime). Il tou­che­rait actuel­le­ment, sous toute rés­erve, plus de 20 % des entre­pri­ses bri­tan­ni­ques.

Parmi les entre­pri­ses qui par­fois y ont mis la tota­lité de leur effec­tif, c’est un inven­taire à la Prévert : chaînes de res­tau­rants, fast­food, phar­ma­cies, habille­ment, dis­tri­bu­tion (y com­pris Amazon qui l’uti­li­se­rait comme une sanc­tion), ser­vi­ces publics comme le National Trust, nom­breu­ses muni­ci­pa­lités (97 % d’entre elles), l’audio­vi­suel, la Tate Gallery et le Palais de Buckingham (qui impo­se­rait même l’obli­ga­tion de n’avoir qu’un seul contrat « zéro heure) et la Fondation Diana (9).

PROFITS ET PERTES

Les pro­fits sont évid­emment pour le capi­tal dans son ensem­ble qui peut modu­ler l’uti­li­sa­tion de la force de tra­vail et l’uti­li­ser si besoin de manière à ce que le temps payé soit pro­duc­tif au maxi­mum. Cela lui permet de réd­uire le coût de pro­duc­tion et de tendre à un taux maxi­mum de pro­duc­ti­vité. Les pertes sont pour les tra­vailleurs dans leur ensem­ble. Les zélateurs ne man­quent pas d’insis­ter sur le fait que pour des caté­gories bien limitées – les ado­les­cents et les vieux – l’attrait de gagner quel­ques sous sans avoir à pren­dre un emploi per­ma­nent à plein temps peut cons­ti­tuer une moti­va­tion d’adhérer à ce système. Mais pour l’immense majo­rité des tra­vailleurs qui cher­chent dans ce système une posi­tion stable et un salaire régulier, le contrat « zéro heure » est une catas­tro­phe (au même titre que le chômage ou que tout autre emploi préc­aire).

Outre les pro­blèmes fami­liaux (par exem­ple la garde des enfants) qui peu­vent sou­le­ver d’insur­mon­ta­bles dif­fi­cultés, c’est l’ensem­ble des condi­tions matéri­elles de la vie sociale d’aujourd’hui qui devien­nent inac­ces­si­bles : accès à un loge­ment, carte de crédit, emprunts, etc. De plus, la dis­po­ni­bi­lité cons­tante est une res­tric­tion totale de liberté : autre­fois, cette res­tric­tion ne tou­chait que la prés­ence dans les murs de l’entre­prise ; avec le contrat « zéro heure » l’enfer­me­ment n’est plus der­rière des murs mais dans la contrainte d’une « prés­ence télép­ho­nique » et d’une dis­po­ni­bi­lité imméd­iate, ce qui res­treint considé­rab­lement l’espace de liberté. Tout comme un pri­son­nier sur parole astreint à résid­ence (10).

Les rés­ist­ances à cette évo­lution des condi­tions de tra­vail ne sont que spo­ra­di­ques. La lutte dans une bou­lan­ge­rie indus­trielle Hovis contre des licen­cie­ments et corré­la­ti­vement l’embau­che sous contrats « zéro heure » n’a fina­le­ment abouti qu’à un accord avec les syn­di­cats met­tant ces contrats sous condi­tions. D’un autre côté les syn­di­cats et le Labour Party social-démoc­rate ne peu­vent guère faire autre chose que dén­oncer l’exten­sion de ces contrats et pro­met­tre qu’ils les inter­di­raient ou réf­or­meraient si jamais l’oppo­si­tion tra­vailliste reve­nait au pou­voir. Mais pour le moment ils ne peu­vent pas dép­asser le stade des « prises de posi­tion » : la majo­rité conser­va­trice se féli­cite au contraire de cette « avancée » dans la liberté totale d’exploi­ta­tion de la force de tra­vail.

DES CONSEQUENCES IMPREVUES : LA DESINTEGRATION DES RAPPORTS SOCIAUX

RAPAPORTCONDITIONS-TRAVAIL41

Cette pré­carité totale, dans la mesure où elle touche un pour­cen­tage de plus en plus impor­tant de la popu­la­tion, touche éga­lement l’ensem­ble des struc­tu­res socia­les édifiées depuis près d’un siècle sur la base d’une majo­rité avec un emploi per­ma­nent et un revenu régulier (partie du com­pro­mis for­diste). Un seul exem­ple récent, en France : la pres­sion pour l’ouver­ture des maga­sins la nuit et les week-end ne vien­drait-elle pas, par-delà les polé­miques sur le temps de tra­vail, le repos domi­ni­cal, etc. d’une néc­essité sociale causée par l’expan­sion de cette pré­carité qui ne reconnaît plus de régu­larité dans aucun domaine ? A la désint­égration de l’orga­ni­sa­tion tra­di­tion­nelle du tra­vail cor­res­pond une désint­égration des struc­tu­res et des rap­ports sociaux. On pour­rait épi­loguer long­temps sur de telles conséqu­ences, qui sont cer­tai­ne­ment en train de se dér­ouler sous nos yeux. Mais ceci est un autre sujet . Et un sujet d’études et d’appro­fon­dis­se­ment.

H. S.

ANNEXE

Jusqu’à la mort

Un cas par­ti­cu­lier dans une acti­vité spé­ci­fique, mais qui illus­tre la pres­sion glo­bale s’exerçant sur toute force de tra­vail, qu’elle soit dis­po­ni­ble ou en rés­erve.

Le 21 août 2013 à Londres, un sta­giaire alle­mand devait prou­ver la sincérité de sa can­di­da­ture d’employé à la suc­cur­sale de la Bank of America. Pour ce faire il a accepté de tra­vailler jour et nuit, jusqu’à 72 heures non-stop. Il en est mort d’épui­sement. A la suite de la méd­ia­ti­sation de ce « fait divers », les lan­gues se sont quel­que peu déliées et il est apparu que dans cer­tains sec­teurs, c’était une pra­ti­que cou­rante de tra­vailler jusqu’à 22 heures (par­fois plus tard) après avoir embau­ché le matin à 9 heures (et que le contrat « zéro heure » per­met­tait ce genre de pra­ti­que).

Selon un ancien sta­giaire, le plus grand cau­che­mar des intéressés est ce que les sala­riés concernés appel­lent « le manège enchanté ». Après avoir tra­vaillé toute la journée depuis 9 heures et une partie de la nuit jusqu’au petit matin, un taxi vous ramène au domi­cile pour que vous puis­siez pren­dre une douche, vous chan­ger et repren­dre le taxi qui vous attend pour repar­tir pour une autre journée de turbin.

NOTES

(1) Citation du maga­zine alle­mand Stern reprise dans le Financial Times du 1er mars 2013. Il est réjou­issant de voir la presse capi­ta­liste reconnaître que la force de tra­vail n’est pour le capi­tal qu’une mar­chan­dise, traitée avec des mani­pu­la­tions sem­bla­bles à celles déc­ouv­ertes pour la viande (le cheval moins cher rem­plaçant ano­ny­me­ment le bœuf dans des pré­pa­ratios indus­triel­les). Mais elle contient une erreur : les poli­ti­ques ne sont jamais que les agents d’exé­cution des néc­essités prés­entes du capi­tal.

(2) La montée en capi­tal fixe exige tou­jours un élarg­is­sement du marché pour com­pen­ser la baisse du taux de profit, la fameuse taille cri­ti­que ; la règle est que le prix de la force de tra­vail est de plus en plus faible parce qu’il y a hausse de la pro­duc­ti­vité grâce au machi­nisme mais baisse glo­bale du taux d’exploi­ta­tion pro­dui­sant de la plus-value.

(3) Le Monde, 8 août 2013 : « Flex sécurité, les pre­miers accords dans les entre­pri­ses ». Les RTT (réd­uctions du temps de tra­vail) rés­ultent de l’appli­ca­tion de la loi sur les 35 heures de tra­vail par semaine qui permet au tra­vailleur de cumu­ler des journées de repos payées qu’il peut pren­dre tout au long de l’année.

(4) The Employment Document Company (http://www.employ­ment­do­cu­ment­com­pan&#8230; ). Le contrat type offert ne com­porte pas moins de 11 pages et 29 arti­cles.

(5) La rég­lem­en­tation du tra­vail est bien moins étendue qu’en France, une bonne partie des condi­tions de tra­vail étant régies par la cou­tume pro­fes­sion­nelle et le rap­port de forces au sein de l’entre­prise.

(6) En anglais cela se tra­duit par être « in call ».