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Théorie Communiste

1611-1176d

Les classes sociales dans le capitalisme

Autonomes
Les dénommés «  travailleurs autonomes  » méritent une considération à part vu qu’ils constituent une étiquette juridique qui est une véritable boîte à tiroir de conditions et de relations sociales  [9]. Il est évident que parler de «  travailleurs  » autonomes comme une réalité supposément homogène, c’est se laisser duper par des catégories légales qui dissimulent ce qui se produit en réalité. Nous n’entrerons pas dans les cas que nous avons déjà traités  : petits entrepreneurs ou propriétaires de petits commerces (boutiques, ateliers, salons de coiffure, etc.). Notre intérêt se fixe sur les formes de travail salarié qui se cachent sous le nom de «  travail autonome  » et les différentes confusions qu’elles peuvent causer.
Le cas le plus évident sont les dénommés «  faux autonomes  », salariés que leurs chefs enregistrent comme autonomes pour convertir une relation de travail entrepreneur-salarié en une relation marchande entre entreprises, avec les avantages économiques que cela rapporte. Il n’y a pas grand chose à dire sur ce cas étant donné qu’il est considéré illégal, cependant il existe d’autres formes de «  travail autonome  » légales qui sont dans leur essence des formes de travail salarié et, par conséquent, des formes dissimulées de relations de classe.
La première et la plus évidente, c’est celle qui a récemment été régulée sous la dénomination de «  travail autonome dépendant  ». Ses caractéristiques principales sont que 75% des revenus doivent provenir d’un unique client, qu’il ne doit pas y avoir de salariés à charge et qu’il faut posséder une «  infrastructure productive et matérielle propre  » qui soit «  économiquement importante  », c’est à dire qu’il faut apporter une partie des moyens de production. En échange, on leur reconnaît partiellement certains «  droits  » réservés aux salariés comme des vacances, l’indemnisation en cas de rupture injustifiée du contrat, être sous la juridiction sociale et non la juridiction marchande, etc. C’est-à-dire que d’une certaine manière les propres lois reconnaissent qu’on se trouve dans une situation «  intermédiaire  » entre le travail salarié et le contrat entre entreprises  ? Cependant, la réalité passe par dessus les lois étant donné que le travailleur autonome qui est dans une situation de «  dépendance  » n’a pas la capacité d’obtenir qu’on le reconnaisse comme tel, et l’entrepreneur duquel il dépend n’a aucun intérêt à ce qu’il en soit ainsi. Cette relation de classe dissimulée se manifeste dans le fait qu’entre l’apparition de cette figure juridique en juillet 2007 et juin 2008, seuls 1 069 travailleurs s’étaient inscrits à ce régime, tandis qu’une étude de l’Association des Travailleurs Autonomes de 2005 chiffrait à 400 000 le nombre de travailleurs autonomes dépendants en Espagne  [10].
Finalement, nous nous retrouvons face à ce que, pour la majorité, nous avons en tête quand nous parlons de travailleurs autonomes. Quelqu’un, propriétaire de quelques moyens de production, qui «  prête service  » à une entreprise plus grande ou à un client particulier, raison pour laquelle on pourrait apparemment considérer cela comme une «  entreprise individuelle  ».
Comme nous l’avons répété au long de cet article, pour parler de classes, nous devons nous centrer sur les relations qu’établissent les personnes. Bien que ce soit le même travailleur, les relations de classe qu’il établit sont distinctes, dépendantes du fait qu’il vende directement son travail sur le marché ou s’il est en sous-traitance pour une autre entreprise, ce qui est la signification réelle de «  prêter service  ». Dans le premier cas c’est la même relation dont nous parlions dans la partie sur la petite bourgeoisie, une relation purement mercantile d’achat-vente, peu importe qu’on vende un produit ou un service. Dans le second, bien que puisse s’établir également la même relation, les cas les plus intéressants sont ceux dans lesquels sous un supposé contrat entre entreprises se mêle une relation salariée dissimulée dans laquelle le travailleur est le propriétaire, réel ou formel  [11], d’une partie des moyens de production. C’est-à-dire que c’est comme si le contracteur louait, d’un côté, une partie des moyens de production et, d’un autre côté, qu’il achetait de la force de travail, en échange d’un salaire au forfait, sous la forme d’une prestation de service. De cette façon sont économisés les coûts d’entretien d’une partie des moyens de production, qui sont à la charge de l’autonome et, de plus, cela fait qu’une partie de la supervision du travail est réalisée par cet autonome. Ce type de relation est très utile pour des travaux qui se réalisent de manière dispersée, où une partie des moyens de production n’est pas excessivement coûteuse et, par conséquent, est assumable par le travailleur sous forme de leasing, de prêt, etc. et où la productivité du travail dépend plus de la main d’oeuvre que de la machinerie. Le secteur du transport, celui de la construction et des nouveaux secteurs comme les designers, les traducteurs éditeurs, les programmateurs, les opérateurs de caméra freelance, etc., sont quelques uns de celles et ceux qui s’adaptent le mieux à ces «  nouvelles  » formes de travail salarié  [12].
La question fondamentale est que, en étant possesseur de ses propres moyens de production, «  l’autonome  » se voit immergé dans les deux types de relations. D’un côté, il peut agir comme producteur indépendant, par exemple si un opérateur caméra décide d’enregistrer un documentaire marginal qu’il essaie ensuite de vendre à Callejeros, ou si un historien décide de préparer une encyclopédie sur l’art austro-hongrois qu’il essaie ensuite de placer dans une maison d’édition. Mais tant l’un que l’autre peuvent être embauchés par l’agence de production du programme ou une maison d’éditions universitaire pour roder le programme ou préparer la collection. Bien que le travail soit le même, et qu’ils le fassent avec leurs propres moyens (caméras, micros, ordinateurs), le contrôle sur le processus de production et la propriété du produit final sont totalement distincts  ? Ceci n’est pas limité à des travaux «  créatifs  » ou «  immatériels  », vu que la même chose peut être dite à propos d’électriciens embauchés pour faire des bricoles dans les maisons de quelques particuliers ou en sous-traitance par une entreprise de construction pour réaliser l’installation du chantier.
Le mal dénommé «  travail autonome postfordiste  », appellation confuse sous laquelle se sont regroupées généralement des activités pompeusement dénommées «  cognitives  » qui ont coutume d’inclure des tâches de «  design  », de traduction, d’informatique (programmation, maquettage…), d’enquête, etc., ou «  affectives  », soins aux personnes âgées, aux enfants, aux handicapés, etc., peut présenter les mêmes relations de classe que des maçons, des plombiers ou des transporteurs. Les premiers peuvent avoir une série de problématiques concrètes relativement novatrices comme la «  domination des savoirs  », la «  mercantilisation des capacités affectives  », l’aliénation des capacités communicatives, la consommation excessive de cocaïne ou l’arrivisme fêtard, mais cela n’implique rien vu que le maçon, l’électricien ont également les leurs propres qui, si elles sont anciennes n’en sont pas moins importantes, comme travailler sous la pluie, à moins 10 degrés en hiver, mourir électrocuté, écrasé ou alcoolisé.

capitalisme

Quelques bases matérielles de la domination capitaliste
Dans cette partie nous n’allons pas traiter des mécanismes répressifs et de contrôle dont il nous plaît tant de parler en tant qu’anticapitalistes. Bien qu’il soit évident que le capitalisme ne pourrait survivre sans eux, il est également évident qu’il ne survit pas seulement grâce à eux. Ce que nous allons traiter ici, ce sont quelques bases matérielles de la dénommée «  servitude volontaire  », réellement indispensables pour le maintien de l’ordre et de la paix capitaliste.
Souvent on considère que cette servitude est la conséquence de l’idéologie dominante qu’ils nous injectent à travers la télé, les médias, l’école, etc. Basiquement, «  les gens ne se rebellent pas parce qu’ils sont trompés, abêtis, etc.  ». Bien que cela soit en partie certain, toute idéologie est une représentation partielle, superficielle de la réalité, par conséquent comprendre la base réelle sur laquelle s’assoit l’idéologie est crucial pour la combattre.
Le capitalisme n’est pas seulement le centre de travail, c’est aussi le centre commercial. Ces deux sphères, production et circulation, façonne le tout organique que constitue le capital. La relation de classe a ses bases dans la production et, de fait, c’est dans le travail qu’elle se manifeste le plus clairement mais, comme nous le verrons dans la prochaine partie, elle imprègne toutes les relations sociales. Toutefois, dans la sphère de la circulation, les choses sont différentes. Dans le marché il n’y a apparemment pas de classes sociales. Formellement, nous sommes tous et toutes des acheteurs et des vendeurs libres. Citoyens atomisés, juridiquement égaux, avec les mêmes droits. Bien que dans le capitalisme l’égalité formelle des citoyens indépendants cache l’inégalité matérielle des classes, la séparation et l’égalité juridique constituent les bases matérielles de deux des grands piliers idéologiques du capitalisme  : l’individualisme et l’«  arrivisme  ».
Il n’est pas du tout certain que les gens «  ne se rendent pas compte  » ou «  sont trompés  »… Beaucoup savent qu’ils sont des mulets qui se tueront à travailler toute leur vie, et que leur chef vit bien mieux qu’eux. Conclusion  : beaucoup souhaitent se convertir en chefs. Est ce que cela fait qu’ils sont moins prolétaires  ? Non.
Celui ou celle qui veut monter sa propre entreprise ne le fait pas pour être moins aliéné ou moins exploité et cela ne fait pas non plus que le chef va moins te contrôler ou augmenter ton salaire. La question de classe reste là, ce qui change c’est la manière que l’on a de l’affronter. Les mêmes questions, des réponses distinctes.
Le capitalisme n’a pas éliminé ni le prolétariat, ni la contradiction entre capital et travail. Ce qu’il a fait ces dernières années, c’est changer radicalement la manière de les affronter. D’une part, faire que nous cherchions fondamentalement des solutions individuelles et non collectives et que nous cherchions à sauver notre cul au lieu de donner un coup de main aux autres ou que nous vivions avec l’espoir que quoi qu’il arrive (un licenciement, une expulsion, un plan de réforme intégral…), cela ne va pas nous toucher nous  : d’une certaine manière, le capitalisme nous condamne à l’individualisme. D’autre part, il a réussi à faire croire que l’unique option concevable pour cesser d’être prolétaire est celle d’être capitaliste. Comment a-t-il réussi à ce que nous avalions cette illusion  ? Et bien parce que ce n’est pas une illusion, pas totalement du moins. À la différence de l’esclavagisme ou du féodalisme, dans le capitalisme il est réellement possible de cesser d’être un travailleur pour devenir un entrepreneur et, a priori, c’est réellement à la portée de chacun d’entre nous, par conséquent le capitalisme nous condamne à l’«  arrivisme  ».
L’autre face de cette idéologie est que si quiconque peut cesser d’être prolétaire, nous ne pouvons pas cesser de l’être tous à la fois. Que si quiconque peut se convertir en entrepreneur, il faut également être disposé à exploiter et piétiner les autres. Ou que la majorité des «  entrepreneurs  » terminent, au bout d’un certain temps, prolétaires encore plus endettés qu’avant ou qu’ils aient endetté les membres de leur famille et leurs amis qui les garantissaient, renforçant par là la domination capitaliste.
Un autre pilier dont on parle beaucoup est le consumérisme.
Avec le développement du capitalisme, quelques secteurs du prolétariat des pays occidentaux (mais pas tous, pour ne pas parler des pays non occidentaux) ont pu accéder à toute une série de marchandises  : iPods, télévisions, machines à laver, internet, voitures… qui si elles n’éliminent pas la misère vitale qu’on subit dans le capitalisme, au moins la rendent plus supportable. Personne ne théorise mieux cela que l’Internationale Situationniste. En réalité le cas du consumérisme est très semblable à ceux d’avant. On ne cesse pas d’être prolétaire parce qu’on a une télé, un walkman ou Youtube à la maison, mais c’est un facteur de plus qui influera sur notre manière de nous confronter au monde, et y compris aux contradictions de classe. Et cela peut influer des deux côtés  : en amortissant le conflit de classe grâce à une vie plus confortable et plus de loisirs ou en mettant en lumière la misère et l’aliénation capitaliste qu’aucun type d’abondance marchande ne peut éliminer.
À notre avis la révolution n’essaie pas d’«  illuminer  » un prolétariat qui vit trompé. Il s’agit d’établir des liens de communication avec lesquels découvrir collectivement le revers de la médaille de toute idéologie capitaliste et, surtout, de mettre en pratique des alternatives collectives et solidaires d’affrontement au système qui soient assumables par quiconque.
Cela n’a pas beaucoup de sens que nous nous limitions à critiquer les syndicats et à dire aux gens qu’ils sont vendus et bureaucratiques (on n’apprend rien à la majorité d’entre eux) si nous ne sommes pas capables de construire des alternatives de lutte à travers lesquelles les gens peuvent solutionner leurs problèmes à la marge des syndicats et y compris contre eux. Cela n’a pas de sens que nous nous limitions à démontrer les supercheries de la gauche progressiste et des ONG si nous ne sommes pas capables d’appuyer ces alternatives de lutte avec une pratique réelle collective, aussi minoritaire qu’elle puisse être au début.

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L’importance des classes sociales
Reprenant sur le sujet des classes, beaucoup se demanderont quelle est l’importance réelle des relations de classe dans la société actuelle et, par conséquent, dans le «  mouvement  » anticapitaliste. En laissant de côté, celles et ceux qui nient directement l’existence des classes sociales, beaucoup, tout en reconnaissant l’existence des relations de classe, affirment qu’actuellement elles n’ont pas d’importance dans les conflits sociaux, par conséquent notre intervention dans ceux-ci devrait se baser sur d’autres critères (que ce soit contre la «  domination  », contre le «  développementisme  » ou «  la technologie  », quasiment toujours ainsi en termes généraux). Du côté opposé sont celles et ceux qui considèrent que la lutte des classes est pratiquement tout ce qui a réellement de l’importance et que tout autre type de conflit est quasiment de l’«  humanisme petit-bourgeois  » ou bien celles et ceux qui croient que tout est directement lutte de classe et voient, par exemple, dans les interventions militaires «  impérialistes  » la nécessité d’écraser un prolétariat local mythifié.
Finalement, il est évident que la société capitaliste ne se divise pas exclusivement en classes  : il existe des différences de genre, de race, d’orientation sexuelle, culturelles, d’âge, de couleur de peau, etc. Beaucoup de celles-ci donnent lieu à des relations spécifiques de domination, d’oppression ou de discrimination, et par conséquent à des luttes et des résistances  : la lutte de genre, contre l’oppression raciale, les luttes LGBT, de libération nationale, etc. Beaucoup placent ces luttes, y compris celles de classe, les unes à côté des autres, et parfois y compris les unes au dessus des autres, donnant lieu aux dénommées «  politiques de l’identité  » ou aux «  nouveaux mouvements sociaux  ».
Pour éviter de tomber dans une de ces simplifications, il est nécessaire d’approfondir un peu plus l’essence des relations de classe. C’est seulement de cette manière que nous pourrons déterminer son importance réelle ainsi que sa relation avec le reste des luttes mentionnées.
Nous, les êtres humains, nous sommes des êtres sociaux, nous existons dans et à travers nos relations avec le reste des êtres humains et avec la nature. Ces relations sont le principal produit de notre activité théorico-pratique, de notre capacité à transformer et comprendre le monde qui nous entoure. Le principal produit de la praxis humaine, ce ne sont pas seulement ses résultats matériels (des choses) ou mentaux (des idées, des catégories, des concepts) mais les relations humaines et avec la nature qui façonnent notre existence. Cependant, ces relations n’existent de manière abstraite ou générique que dans notre esprit. Dans la réalité, elles se présentent toujours sous des formes historiques concrètes et transitoires qui dépendent des conditions matérielles de la praxis humaine  [13].
Les relations de classe sont, de fait, les formes historiques qu’adoptent les relations humaines en fonction de la distribution réelle et formelle des moyens à travers lesquels nous, les êtres humains, nous reproduisons les conditions matérielles de la sociabilité. Concrètement, du fait de la distribution et du type de propriété des moyens de production et de subsistance dans la société capitaliste, les relations humaines se présentent sous la forme de relations sociales capitalistes, c’est-à-dire fétichistes (passant par la médiation de choses), impersonnelles, aliénées et, surtout, de classe.
Cette petite excursion «  philosophique  » était nécessaire pour montrer que les relations de classe ne sont pas des relations imposées de manière externe à la réalité sociale mais que la réalité se constitue, se reproduit à travers elles. Les voitures, les maisons, ce que nous mangeons, la ainsi dénommée «  culture  », les activités qualifiées de loisir se produisent dans leur immense majorité à travers des relations de classe capitaliste, c’est-à-dire à travers l’exploitation des uns pour le bénéfice d’autres sur la base de l’achat-vente de la marchandise force de travail.
Les conflits qui surgissent contre la «  marchandisation  » de la santé, de l’éducation, de la sexualité, etc. captent cela, mais seulement superficiellement. La marchandisation de l’existant n’est pas la cause mais la conséquence du fait d’essayer de le soumettre à la logique du capital, et celle-ci peut seulement être la logique de l’exploitation et de la lutte des classes.
À partir de cela, il est facile de comprendre comment la lutte des classes entre en relation avec le reste des luttes (de genre, contre la domination raciale, etc.). Les relations sexuelles, les relations entre individus génétiquement différents  [14], entre hommes et femmes, entre jeunes et vieux, entre cultures et langages distincts sont le contenu des relations humaines. Toutes ces différences sont des différences biologiques et ethnographiques naturelles dont nous faisons abstraction lorsque nous parlons de relations humaines. Quand les relations humaines se présentent sous la forme des relations de classe, forme et contenu se traversent  : les relations de classe pervertissent, subsument et canalisent le contenu des relations humaines et celles-ci ont tendance à se confondre avec la forme historique qu’elles adoptent. Par exemple, le capitalisme n’a pas inventé la domination de la femme vu qu’il apparut au sein d’une société qui était déjà patriarcale. Toutefois l’apparition du capitalisme supposa une transformation brutale des formes sous lesquelles se présente la domination de la femme  : la grande chasse aux sorcières, sa réduction exclusive au rôle de mère reproductrice de force de travail, la destruction physique et psychologique de sa sexualité ont été des phénomènes reliés à la dénommée «  accumulation originelle  »  [15]. De même les relations «  raciales  » ont changé au long de l’histoire en fonction des intérêts et de la lutte des classes  [16].
Ce qui est fondamental ici, c’est que le capitalisme n’est pas de manière inhérente blanc, hétérosexuel et masculin (ou raciste, homophobe et machiste) mais qu’il est ainsi parce qu’il a surgi dans une société qui l’était déjà. Les relations sociales capitalistes ont surgi sur ces préjugés mais elles les transforment durant leur développement  : elles les changent et, parfois, en réponse à la lutte des dominés, elles essayent de les dépasser. On dit souvent que le capitalisme peut s’accommoder de ces revendications (égalité de genre, «  raciale  », entre différentes orientations sexuelles, etc.) en son sein, ce qui n’est qu’à moitié certain. D’un côté, le fait qu’il puisse le faire potentiellement ne signifie pas qu’il puisse le faire dans chaque situation concrète. Cependant, le plus important est que le capitalisme incorpore ces revendications à sa manière, à la manière capitaliste. La dénommée «  égalité des sexes  » a été obtenue dans de nombreux cas en permettant que la femme puisse assumer des comportements dégradants traditionnellement réservés aux hommes. L’égalité n’est pas, ne peut pas être, que désormais à la télé on voit des gars musclés en string aux côtés des traditionnelles nanas en bikini, ni qu’une femme puisse toucher le cul d’un homme dans une discothèque, ni que les femmes doivent travailler 8 heures en dehors de la maison et autant à l’intérieur. L’«  assimilation  » et la visibilisation de l’homosexualité s’est faite d’une manière totalement commerciale, basée sur la marchandisation et la vente de certains clichés et comportements stéréotypés, donnant lieu au dénommé «  capitalisme rose  », et ainsi successivement…
Il n’y a pas de véritable libération ni de véritable égalité à l’intérieur du capitalisme, la division de classe fait que l’unique chose à laquelle on puisse aspirer est l’«  égalité  » et la «  liberté  » capitaliste, qui dans le fond cache l’inégalité de classe et la soumission au travail salarié. De même qu’une véritable politique de classe peut seulement être féministe, un véritable féminisme ne peut être que «  de classe  ».
Pour terminer, nous soulèverons un dernier point. Face aux différences antérieures (génétiques, entre «  races  », genre, âges, préférences sexuelles, etc.) qui sont des différences biologiques données, les relations de classe sont un produit aliéné de notre activité sociale comme êtres humains sous des conditions matérielles déterminées. Cela implique que nous pouvons détruire les relations de classe, nous pouvons les abolir à travers la transformation de nos relations sociales et la destruction des conditions matérielles dont elles sont la cause et la conséquence. Nous les créons, nous les détruisons. Au contraire, nous ne pouvons pas (ni ne voulons) en finir avec les différences entre hommes et femmes, entre couleurs de peau ou groupes sanguins, entre homosexuels, bisexuels ou hétérosexuels, etc. Il ne s’agit pas non plus de nous égaliser abstraitement «  en droit  » ou ce genre de choses, il s’agit d’apprendre à vivre en acceptant la riche diversité biologique, ethnographique et culturelle comme une vertu et non comme un châtiment, vivre grâce à elle et non malgré elle. Et nous ne pouvons ni ne voulons attendre de détruire le capitalisme pour ce faire.

Conclusion
Dans cet article nous avons essayé de commencer à exposer la structure de classe du capitalisme. Nous avons traité les relations de classe en terme «  objectifs  », comme des formes aliénées qu’adoptent les relations humaines du fait d’une distribution, réelle et formelle, déterminée des moyens de production.
Notre principal objectif était de tenter de comprendre les bases matérielles des conflits au sein du capitalisme, la lutte des classes et comment ceux-ci entrent en relation avec le reste des luttes et oppressions qui cohabitent en son sein  : de genre, raciales, etc.
Pour des raisons d’espace et de santé mentale, nous nous sommes limités à l’expérience individuelle des relations de classe, laissant pour plus tard leur expression collective et nous n’avons pas non plus traité les aspects «  subjectifs  » qui découlent de ces relations. Comment à partir de ces relations nécessairement antagonistes et contradictoires peuvent surgir des mouvements et des projets qui transcendent les limites du capitalisme… ou qui restent en lui, ainsi que des idéologies qui essayent de sublimer le conflit de classe et la séparation sur laquelle se base le capitalisme. Tout ceci et beaucoup plus lors d’un prochain article ennuyeux de Ruptura.

Grupo Ruptura

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Notes

[9] Selon les chiffres du Ministère de Travail, en décembre 2008, sur les approximativement 2 150 000 autonomes «  proprement dit  », 80% n’ont pas de salariés. Les 20% restants en ont entre 1 et 5, dont la moitié n’a qu’un unique salarié. 800 000 autres sont des «  membres associés de sociétés  » qui sont associés à différents types de petites et moyennes entreprises. 200 000 de plus sont des «  collaborateurs membres de la famille  » des travailleurs autonomes. Pour finir, environ 150 000 sont conseillers et administrateurs d’entreprises avec au moins un tiers du capital social de l’entreprise. La majorité de ces cas a été traité d’une manière ou d’une autre.
[10] Sources  : http://noticiasemprendedores.blogsp…, http://www.autonomos-ata.com/inform…
[11] Nous disons réel ou formel parce que beaucoup de supposés propriétaires des moyens de production ne le sont qu’en termes nominaux, étant donné qu’en réalité «  leurs  » moyens de production «  appartiennent  » à la banque qui leur a donné le prêt pour qu’ils les achètent et pour s’emparer d’une partie de leur travail à travers les intérêts.
[12] Nous mettons entre guillemets le mot «  nouveau  » parce que le système est, d’une manière suspecte, semblable à la dénommée industrie domestique, généralement textile, des débuts du capitalisme (15ème-16ème siècle), appelée également «  putting out system  » ou «  verlagsystem  », dans laquelle un commerçant donnait des matériaux à des artisans ou des paysans pour qu’ils les travaillent dans leur propre maison avant de les recueillir pour les vendre.
[13] Par «  conditions matérielles de la pratique humaine  », nous ne nous référons pas aux «  conditions économiques  » et encore moins aux «  conditions technologiques  », mais simplement aux moyens à travers lesquels nous transformons le monde et survivons en son sein.
[14] Dans le fond les dénommées «  races  » ne sont rien de plus qu’une des nombreuses manifestations de la diversité génétique humaine. Voir note 16.
[15] Caliban and the Witch  : Women, The Body, and Primitive Accumulation (Caliban et la sorcière  : Les femmes, le corps et l’accumulation primitive). Silvia Federici. Autonomedia.
[16] Nous mettons entre guillemets le mot «  race  » parce que nous considérons qu’en grande partie c’est une construction sociale basée sur le fait que notre perception de la réalité est fondamentalement visuelle. C’est-à-dire des différences biologiques dans la couleur de la peau ou dans les caractères morphologiques (lèvres, yeux, cheveux) qui sont des différences réelles produites par notre évolution, qui sont regroupées en catégories que nous appelons races, tandis que d’autres différences biologiques comme le groupe sanguin ou les différentes isoformes de l’enzyme Alcool déshydrogénase (par exemple), qui ne sont pas perceptibles à la première vue, ne donnent pas lieu à tant de controverses.
Il y a des exemples très intéressants de comment le capital interfère avec la catégorie «  race  ». Le génocide du Rwanda en 1994 fut dû à un affrontement entre l’«  ethnie  » hutu et tutsi, cependant ces «  ethnies  » partagent la même langue, religion et couleur de peau, se différenciant seulement dans leur stature moyenne et, de fait, eux/elles-mêmes se reconnaissent incapables de se différencier à première vue. Selon différents auteurs, bien qu’il soit possible qu’existent quelques différences, ce fut la colonisation belge et allemande qui alimenta et exacerba la séparation entre hutus et tutsis (pour certains ce fut même cette colonisation qui la créa) comme un moyen de contrôler la population autochtone, en donnant aux tutsis un rôle principal dans l’administration coloniale.
Le cas contraire est celui de l’immigration irlandaise aux États-Unis durant le 19ème siècle. En ces temps là, l’Irlande était une colonie britannique où les irlandais étaient aussi discriminés que les noirs aux États-Unis (avec la différence qu’ils et elles n’étaient pas esclaves). En arrivant aux États-Unis, ils/elles étaient traités de la pire manière, parfois même pire que les esclaves afro-américains (qui étaient plus chers), en arrivant à être considérées comme des «  nègres blancs  » ou les noirs comme des «  irlandais fumés  ». Face à quelques irlandais qui proclamaient l’union avec les esclaves noirs pour lutter pour l’abolitionnisme, la majorité des immigrants irlandais décidèrent de faire valoir leur «  blancheur  », laissant de côté leur catholicisme et leur ascendance irlandaise pour accéder aux privilèges raciaux des blancs, anglo-saxons et protestants. Ce processus supposa principalement d’affronter et d’assumer sa «  supériorité  » sur les «  noirs  » (esclaves ou libres), en se plaçant au côté des «  blancs  ». Un exemple de ce changement est que le Ku Klux Klan, le représentant du racisme antérieur à la Guerre Civile Américaine, haïssait initialement de manière égale les noirs et les catholiques. En plus d’être un bon exemple du caractère social des «  races  », c’est un cas évident de comment les exploités sont divisés, dans ce cas sur la base de préjugés raciaux. Plus d’info  : «  An interview with Noel Ignatiev – How the Irish Became White  » (Un entretien avec Noel Ignatiev – Comment les irlandais devinrent blancs). (Note du CATS  : ce texte est téléchargeable ici  : http://racetraitor.org/zmagazineint….)
D’autres exemples historiques de comment les relations entre «  races  » ont été utilisées par le capital à son bénéfice peuvent être trouvés dans Une histoire populaire des Etats-Unis d’Howard Zinn.

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Nous re publions en deux parties un intéressant dossier de la revue espagnole « Grupo Ruptura » sur la question des classes sociales. Cette analyse a été publiée  sur les sites suivants ( et probablement traduite par l’un d’eux):

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https://infokiosques.net/spip.php?article1251

http://ablogm.com/cats/ 

(NDLR)


Les classes sociales dans le capitalisme

Le capitalisme est une société basée sur la production et l’échange de marchandises. Cela signifie en dernière instance, que pour acquérir n’importe quel service ou objet nécessaire pour vivre, il faut avoir l’argent pour l’acheter.
En principe, on pourrait penser que ce qui caractérise les différentes classes, c’est la façon dont elles obtiennent l’argent  : les travailleurs reçoivent un salaire et les capitalistes une partie de la plus-value que ces derniers génèrent, c’est-à-dire un bénéfice. Cependant, ceci est bien plus une conséquence de l’appartenance à différentes classes que ce qui les définit.
Les travailleurs reçoivent un salaire parce qu’ils sont des travailleurs, et non l’inverse. Ce qui définit les classes, c’est leur relation avec les moyens de production, et à travers eux, leur relation avec le reste de la société et le reste des autres classes. Le prolétariat se définit en premier lieu en négatif, comme celui qui est dépossédé de tout moyen de production qui ne soit pas sa propre capacité de travail. Cela est évidemment rendu possible par l’existence d’une autre classe, la bourgeoisie, qui est propriétaire des moyens de production nécessaires pour reproduire cette société.
L’important ici, c’est de voir ce que cette dépossession nous impose au quotidien  : nous les prolétaires ne disposons pas des moyens et mécanismes pour mener la vie que nous voulons, pour produire la société dans laquelle nous voulons vivre, car pour survivre dans la société capitaliste nous avons besoin d’argent pour acheter les marchandises que celle-ci produit. Les prolétaires disposent de seulement trois manières d’obtenir l’argent nécessaire à l’achat des marchandises  : en travaillant, en volant ou en mendiant. Faire telle ou telle chose est une décision «  libre  » de chaque prolétaire, étant donné que, à la différence d’autres temps et lieux, celui des serfs et des esclaves, les prolétaires sont désormais égaux juridiquement aux bourgeois, nous ne sommes pas obligés de travailler pour eux. Nous pouvons «  choisir  » entre leur vendre notre force de travail… ou mourir de faim. Évidemment cette «  liberté  » et ce «  choix  » sont purement formels et cachent la nécessité de travailler pour n’importe quel capitaliste  [1] mais même ainsi ils ont une importance cruciale pour le fonctionnement du système et, comme nous le verrons plus loin, pour ses mécanismes de domination.
Cependant, comme nous le disions, le travail salarié n’est pas la seule option qu’ont les prolétaires pour survivre. Demander ou prendre sont les autres manières restantes à celles et ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas trouver un travail salarié. De nos jours, cela peut sembler être de la branlette intellectuelle, vu que la majorité des gens «  normaux  » dédient leur temps à travailler. Mais si on va un peu plus loin que les apparences, on peut voir que généralement personne ne rate une occasion de s’arranger les choses au boulot, de télécharger des films, de tricher avec la balance de fruits et légumes au supermarché, etc., etc.  [2].
Le fait que la grande majorité des prolétaires ait le travail salarié comme source, quasi exclusive ou majoritaire, d’argent n’est pas un motif pour faire de celui-ci ce qui définit le prolétariat, vu que c’est l’existence du prolétariat qui, tant historiquement que logiquement, détermine l’existence du travail salarié, bien que postérieurement la relation capital-travail reproduise et renforce la division entre prolétariat et bourgeois  [3]. Il est important de souligner ce point pour diverses raisons. Nous éviterons ainsi de tomber dans l’ouvriérisme qui réduit le prolétariat au salarié, ou pire encore à l’ouvrier d’usine, mais également dans l’«  anti-ouvriérisme  » (et sa mythification de la délinquance et de «  la débrouille  ») ou dans des distinctions entre «  intégrés  » et «  exclus  ». Avec la crise que l’on subit et le peu de signes de récupération économique qui s’annoncent à l’horizon, le nombre de gens au chômage et/ou qui vont être contraint à des formes plus ou moins illégales, ou aux magouilles, pour obtenir de l’argent augmenteront, et avec eux, augmenteront la répression comme les tentatives de nous diviser. Salarié, chômeur, femme au foyer, étudiant, voleur… sont les différentes formes que le prolétariat peut assumer dans la société capitaliste, mais, dans leur défilement, ils constituent dans le même temps autant d’éléments d’une unité organique dans laquelle, loin de s’opposer, ils sont tous également nécessaires, et cette égale nécessité est ce qui constitue la vie de l’ensemble. Comprendre que nous sommes tous membres de la même classe, avec des intérêts communs à long terme, sera crucial pour développer des formes et des pratiques de résistance contre la crise.

Classe et détermination
Arrivé à ce point, il est important de se demander ce que cela implique d’être un prolétaire ou un bourgeois. Les courants les plus déterministes, le marxisme comme l’anarchisme, ont voulu voir (ou plutôt ont voulu nous faire voir) dans le prolétariat à peine moins qu’un nouveau messie que le développement des forces productives, ou un autre facteur comme l’éducation libertaire, s’organiser dans un syndicat, etc., amènerait à s’affronter chaque fois plus directement contre la bourgeoisie et à établir le communisme (libertaire si c’est le cas)… Il est aujourd’hui évident que cela n’est pas ainsi.
Les relations sociales capitalistes se caractérisent par le fait que les relations entre les personnes s’effectuent à travers la médiation d’objets (marchandises, moyens de production, billets, pièces de monnaie…), de sorte que ces choses acquièrent des propriétés qui appartiennent réellement aux relations dont elles assurent la médiation. Par exemple, les choses ont un prix, une valeur du fait d’être produites dans une société dans laquelle une série de producteurs et de consommateurs privés socialisent la production à travers le marché. De même, de l’argent de la banque produit un intérêt, mais il le produit parce que la banque se charge de le convertir en capital (ce qui implique de l’investir dans une entreprise pour obtenir une part déterminée de la plus-value arrachée à ses travailleurs), et non pas parce que c’est de l’argent. C’est ce que l’on appelle traditionnellement le «  fétichisme  » de la marchandise, et par extension, de l’argent, du capital, etc.
L’autre face de la médaille est que les gens agissent comme personnification de ces «  choses  » dans lesquelles se sont cristallisées certaines relations sociales. Quand nous entrons dans un magasin, nous ne sommes pas nous-même pour le vendeur, mais l’argent qu’il y a dans nos poches ou sur notre compte courant. De même, ce que nous voyons uniquement derrière le vendeur, c’est ce que nous sommes venus acheter. De la même manière, pour le capitaliste, nous sommes seulement de la force de travail à exploiter, tout comme pour nous, il est seulement la feuille de paie qu’on doit recevoir  [4].
Comme nous le disions, appartenir à une classe ou à l’autre va déterminer les problèmes que nous aurons à affronter dans la société. Si tu es prolétaire, l’ensemble des relations sociales capitalistes t’oblige à choisir entre travailler, voler ou mendier pour trouver l’argent nécessaire pour vivre. Celui qui décide de voler devra décider qui il vole, les riches ou les pauvres, et il sera confronté directement à la loi et aux moyens matériels qui la défendent, etc. Celui qui décide de travailler pour un patron, finira tôt ou tard par se confronter à lui, et pas nécessairement parce que les prolétaires sont toujours disposés au conflit de classe, mais parce que l’antagonisme de classe est quelque chose d’inhérent et de nécessaire à la relation entre capitalistes et travailleurs. Pour obtenir un plus grand bénéfice, le patron essaiera de baisser le salaire, ou de ne pas l’augmenter, d’appliquer de plus grands moyens de contrôle pour s’assurer que le travailleur ne chôme pas au travail, il essaiera d’accélérer les rythmes de travail, etc. De même que nous essaierons de nous planquer, de travailler le moins possible et toutes les petites choses… Ce n’est pas nous qui choisissons la lutte des classes, c’est la lutte des classes qui nous choisit.
Ceci dit, ce que la condition de prolétaire ne détermine pas c’est l’option qui sera choisie dans chaque cas. Les décisions que chacun prend seront le résultat du croisement de plusieurs facteurs  : culturels, traditionnels, l’éducation reçue, la situation personnelle à ce moment, les expériences antérieures, comment répond le reste des compagnons, la concurrence avec d’autres prolétaires, etc. La «  somme  », pour le dire ainsi, de tous ces facteurs est ce qui déterminera en dernier ressort si quelqu’un décidera de squatter une maison, de l’acheter, de la louer, s’il volera une banque, dans la supérette du coin, ou à la sortie d’un distributeur de billets du quartier, s’il fera face suite à une humiliation de la part du chef ou s’il baissera la tête, s’il décidera de lutter pour une augmentation de salaire ou s’il cherchera un autre boulot… Nos actes ne sont ni plus ni moins que les reflets de notre position de classe. Nous ne sommes pas, nous les prolétaires, les chiens de Pavlov, nous voyageons chacun avec notre propre histoire sur le dos et, en dernière instance, la synthèse de toutes nos expériences passées et présentes est ce qui décide de notre comportement face à une clochette. Pour résumer d’une manière simple, la position de classe nous pose les questions, mais nous sommes celles et ceux qui choisissons les réponses.
Rien ne permet de dire qu’un prolétaire va se lever glorieusement un jour et lutter pour instaurer le communisme. La seule chose sûre, c’est que c’est la seule manière de se libérer collectivement du capitalisme et de ces aliénations, à travers la révolution sociale. Que nous prolétaires, décidions de nous libérer en «  détruisant l’ordre social actuel  » ou de continuer à supporter l’exploitation et l’aliénation capitaliste est une question différente, en lien certes, mais différente et nous nous y attèlerons plus tard.
Il en va de même pour l’autre grande classe de la société capitaliste. Bien que l’on représente parfois les capitalistes comme des méchants messieurs avec fouet et haut de forme, la réalité est assez différente. En fait, certains d’entre eux sont sûrement de braves gens, mais s’ils veulent faire des bénéfices, s’ils veulent que leur capital fructifie, il faudra bien qu’ils serrent la vis à leurs travailleurs tôt ou tard. Ce n’est ainsi pas du fait d’une quelconque méchanceté congénitale du capitaliste, mais parce que la concurrence du reste des entrepreneurs l’obligera à cela, qu’il le veuille ou non.
Bien que ce soit seulement pour clarifier, nous dirons que les moyens de production ne sont pas immédiatement du capital, et que leur possession ne transforme pas immédiatement leur propriétaire en capitaliste, pour cela il est nécessaire qu’il les utilise pour obtenir une plus-value à travers l’exploitation des travailleurs. Ainsi, un charpentier ou un traducteur freelance qui travaillent en indépendants dans leur petit local ou leurs maisons, avec peu d’outils, ne sont évidemment pas capitalistes de par le simple fait de posséder leurs propres moyens de production, mais ils le seraient si, par exemple, ils employaient un assistant qui travaillerait dans le même local avec les mêmes outils. Si quelqu’un a un doute à ce sujet, que pense t-il que répondrait le charpentier si l’assistant lui demandait de doubler son salaire. Le capital n’est pas un ensemble de choses, mais une relation sociale entre personnes passant par l’intermédiaire de choses.

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La classe comme relation sociale
Il est important de remarquer que toutes ces relations qui dérivent de la propriété ou non des moyens de productions, sont des abstractions de la vie réelle et, par conséquent, elles ne s’excluent pas nécessairement entres elles. Si nous confondons les abstractions que nous construisons pour comprendre la réalité avec la réalité elle-même, nous arrivons à des conclusions erronées, la plus commune de celles-ci est d’essayer de faire rentrer chaque personne dans une classe comme si ces dernières étaient des cases sociologiques.
Si nous nous penchons sur la réalité, nous nous trouvons face à une complexité beaucoup plus grande, qui échappe à ces tentatives de catalogage unilatéral typiques de la sociologie positiviste. Pour éviter cela, il faut remarquer que comme toute catégorie sociale, les classes sont des abstractions d’une relation sociale, d’un ensemble de relations sociales.
L’essence du prolétariat, c’est l’ensemble des relations sociales qu’il se voit obligé d’établir du fait de sa dépossession des moyens de production. La même chose pourrait être dite du capitaliste. Appartenir à une classe est une manière d’être dans la société, d’être en relation avec elle.
Par exemple, auparavant nous avons dit que la femme au foyer, le salarié, le chômeur, le voleur, etc. étaient différentes formes concrètes dans lesquelles pouvait s’exprimer le prolétariat dans la société capitaliste. En réalité, toutes ces catégories n’expriment que des manières d’être en relation avec le reste de la société. On ne peut les considérer chacune de manière abstraite, isolées de la totalité des relations sociales. Entre autres choses, cela implique qu’on ne peut essayer de ranger chaque personne dans une de ces cases, comme si elles étaient excluantes les unes des autres. Il est normal, en tant que prolétaire, que nous passions de l’une à l’autre au cours de notre vie (université – chômage – travail précaire – chômage – formation – travail –…) et que nous en combinions plusieurs à la fois (combien de femmes peinent au foyer avant 8 heures de travail quotidien, combien essayent de décrocher un examen en même temps qu’ils travaillent, combien touchent une allocation tandis qu’ils travaillent au noir).
Cela n’a pas non plus de sens d’opposer les travailleurs aux «  délinquants  », comme si c’était des entités pures qui s’excluent. D’où que vienne cette idéalisation, de l’ouvriérisme ou de la mythification de la délinquance, elle est simplement fausse. En laissant de côté les cas les plus extrêmes, la majorité des fois le prolétariat gagne sa vie en recourant fondamentalement au travail, sans mépriser le vol chaque fois qu’il est possible (et surtout chaque fois qu’il est peu probable de se faire choper)  : vols au boulot, petits larcins lors des achats, téléchargements sur internet, squat de maison abandonnées, etc.
Dernièrement, la précarité a fait que de nombreux parents servent de matelas financier à leurs enfants, en les entretenant, tandis qu’ils travaillent avant de devenir indépendants et même après, quelque chose qui, formellement du moins, ne se différencie pas beaucoup de la mendicité (donner de l’argent à quelqu’un en échange de rien).
Une fois qu’on passe de la logique des petites cases (chaque personne rangée dans une catégorie abstraite et pure) à la logique des relations sociales (chaque personne «  traversée  » par des relations qui forment et déterminent les problèmes, les contradictions et les conflits auxquels on se confronte), nous voyons que la réalité concrète est la synthèse de multiples déterminations et, par conséquent, unité du multiple.
C’est ce qui se produit lorsqu’une même personne se voit traversée simultanément par deux positions de classe contradictoires, en se mettant en relation à travers celles-ci avec différentes personnes. Par exemple, rien n’empêche que quelqu’un soit membre associé d’une entreprise «  à mi-temps  », étant par conséquent une personnification du capital et qu’elle travaille dans un bureau «  l’autre moitié du temps  », étant par conséquent une personnification du travail, bien que cela ne soit pas le plus courant.
Simplement, cette personne affrontera différents problèmes dans les différentes facettes de sa vie et probablement elle fera à ses employés ce que ses chefs lui font. On pourrait dire qu’elle se trouve dans une position contradictoire. Dans ce cas concret nous ne trouvons aucun type de relations différentes de celles déjà traitées. Face à un groupe de gens, elle se trouve en relation en tant que salariée et face à un autre groupe, en tant que capitaliste. Si nous nous centrons sur l’individu et que nous essayons de le classifier, il semble être capitaliste ET travailleur (serait-il alors de la classe moyenne  ?). Si nous changeons de perspective et nous nous centrons sur les relations qu’il maintient, ce que nous voyons c’est qu’il est ou bien capitaliste ou bien salarié.
Ce dernier exemple nous permet de changer de perspective, passant d’une conception de la classe comme un ensemble défini d’individus à la conception de la classe comme, pour le dire ainsi, un ensemble de relations sociales qui traversent les individus, les positionnant et les affrontant de manière antagonique.
En principe, il peut paraître étrange de concevoir les classes sociales en termes de relations sociales et non en tant que groupes de personnes. Cependant, de même que le capital n’est pas un ensemble de choses mais une relation sociale entre personnes passant par la médiation de choses, la classe n’est pas un ensemble de personnes mais un ensemble de relations entre personnes passant par la médiation de choses  : l’argent, les marchandises, les moyens de production.
Quelles sont ces relations  ? Bien que, comme nous l’avons dit auparavant, le prolétariat ne puisse être réduit aux travailleurs salariés, les relations qu’établissent les prolétaires entre eux et avec le reste de la société dépendent essentiellement de la relation entre salarié et capitaliste, étant donné que, que nous le voulions ou non, la bourgeoisie obtient ses bénéfices de l’exploitation basée sur cette relation.
En tant que prolétaires, les relations que nous établissons entre nous passent par la médiation des relations qui nous mettent face aux capitalistes. Les travailleurs d’une même entreprise s’opposent entre eux pour avoir les faveurs du chef, pour des postes à responsabilités, etc. Les chômeurs sont en compétition avec les travailleurs pour les postes de travail. Les étudiants ne sont pas plus que de la marchandise force de travail en cours de formation pour le marché du travail, ceci est l’essence de l’éducation capitaliste. Les femmes au foyer sont chargées de la reproduction privée de la force de travail, leur dépendance par rapport à leur mari est l’expression familiale d’une relation de classe déterminée. Le vol, les stratagèmes, etc., sont des manières d’éviter le travail quand on ne veut pas travailler ou de le remplacer lorsqu’on ne trouve pas de job bien qu’on en cherche un.
Évidemment, la grande majorité d’entre nous se situe de manière exclusive ou fondamentale dans un des pôles de ces mêmes relations, ce qui permet que le concept de classe comme groupe d’individus ait une apparence réelle, c’est-à-dire que si nous prenons ces individus qui personnifient uniquement le travail, nous pouvons construire avec eux un prolétariat «  pur et dur  ». Le problème c’est que quand nous allons aux limites de cette conception, les choses commencent à ne pas coller et apparaissent les problèmes typiques des conceptions sociologiques  : strates intermédiaires, subdivisions, devoir introduire de nouveaux critères de classification, etc. Dans les parties suivantes, nous allons nous occuper de ces limites.

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«  Classes moyennes  »  ?
Chaque fois qu’est posée la question des classes sociales apparaît la question des dénommées «  classes moyennes  », concept trompeur s’il en est. L’idée que «  nous sommes tous de la classe moyenne  » a été une des principales bombes idéologiques que la bourgeoisie a utilisée contre le prolétariat. Comme l’expression en elle-même ne fait référence à rien de plus qu’à une position intermédiaire entre deux extrêmes indéfinis, dépendant de l’expérience de chacun, il est facile de se convaincre qu’un tel est de la «  classe moyenne  ».
Si un travailleur qui bosse depuis 20 ans dans un bureau avec un bon salaire se compare d’une part avec le travailleur précaire de la sous-traitance du nettoyage qui est à côté de lui et d’autre part avec l’architecte propriétaire du bureau de l’étage du dessus, évidemment il est de la classe moyenne. Si le précaire se compare avec l’immigrant illégal qui lui vend des CD et avec l’employé de bureau ou l’architecte, il est de la classe moyenne. Et si l’architecte se compare avec l’employé de bureau, le précaire et l’immigrant d’un côté et, d’un autre côté, avec le banquier à qui il demandera un prêt pour le prochain chantier, c’est lui la classe moyenne. Et ainsi, grâce à l’infinie variation des salaires et positions sociales au sein des diverses classes sociales ou entre elles, nous pouvons tous et toutes vivre dans le soulagement et la jalousie de celles et ceux qui sont au milieu.
Les classes moyennes sont une espèce de boîte à tiroirs sociologique dans laquelle mettre celles et ceux qui ne cadrent apparemment pas avec un des quelconques critères classificatoires utilisés. En général, on a coutume d’englober basiquement, d’un côté, tous ces auto-employés qui n’ont pas de salariés et les dénommées «  professions libérales  » (avocats, médecins, etc.), c’est-à-dire la dénommée «  petite bourgeoisie  ». D’un autre côté, tous ceux qui occupent des positions «  intermédiaires  » dans la hiérarchie du travail  : depuis le petit cadre jusqu’au personnel de direction embauché par l’entreprise.
Le premier groupe reçoit parfois le nom de «  vieille classe moyenne  » et le second celui de «  nouvelle classe moyenne  ». Dans la partie suivante, nous verrons qu’en réalité il s’agit de relations sociales différentes.

La «  petite bourgeoisie  »
Un terme que les marxistes ont tant tripoté avec leurs accusations de «  petit bourgeois  » suscite quasiment du dégoût quand on l’utilise. Classiquement, il se réfère à celles et ceux qui possèdent leurs propres moyens de production mais qui n’ont pas de salariés à leur charge (par exemple les petits commerces ou ateliers artisanaux dans lesquels il n’y a souvent que du travail familial non salarié) et par conséquent ils n’exploitent personne.
L’étiquette de «  classe moyenne  » survient parce qu’ils partagent des caractéristiques apparemment associées à la bourgeoisie (posséder ses moyens de production, une petite boutique ou un atelier, quelques outils, etc.) et au prolétariat (ce sont eux-mêmes qui travaillent). Néanmoins, la réalité est autre. Le capital est une relation sociale, c’est pourquoi il ne suffit pas de posséder des moyens de production, il faut les utiliser pour exploiter le travail salarié, qui n’est pas simplement du travail, mais du travail qui se réalise en échange d’un salaire. Un petit charpentier autonome, le propriétaire d’un magasin «  Tout à un euro  », un photographe professionnel ne sont donc pas des capitalistes sauf s’ils embauchent un assistant salarié. Ils ne sont pas non plus des «  travailleurs  » sauf au sens purement physique, et non social, du terme.
En réalité, quand nous parlons de petite bourgeoisie, nous considérons une relation complètement différente des relations capital-travail, étant donné que ce sont des petits producteurs indépendants de marchandises, considérés comme des restes d’un «  mode de production antérieur  » au capitalisme, d’où le nom de «  vieille classe moyenne  ». Les relations petites-bourgeoises sont des relations confinées à la sphère de l’achat-vente de marchandises différentes de la force de travail, des relations mercantiles entre des sujets formellement égaux. En tant que relation sociale distincte, la petite bourgeoisie est confrontée à des problèmes différents de ceux du prolétariat. Bien que les relations mercantiles soient aussi des relations fétichistes (vu qu’elles s’établissent à travers des marchandises) et aliénées (vu qu’elles sont soumises au produit de leur propre activité aliénée, dans ce cas le marché), cette aliénation est complètement distincte de celle du prolétariat.
Le salarié expérimente l’aliénation comme une imposition directe de la part du capital, que nous ressentons sous la forme de son autorité personnifiée dans nos chefs ou sous la forme de l’accablement d’être soumis à nos moyens de travail. Tandis que le petit-bourgeois expérimente l’aliénation sous la forme de la soumission indirecte aux lois impersonnelles du marché, de la concurrence des grandes multinationales, des chutes de prix, des intérêts qu’il faut payer à la banque pour maintenir la boutique, etc.

Des solutions  ? Coopératives, auto-emploi…
Les coopératives méritent une mention à part, surtout du fait de l’importance que leur accorde beaucoup de monde comme moyen pour changer la société capitaliste. Clarifions le fait que nous nous référons aux entreprises coopératives tournées vers le marché et non à d’autres schémas possibles de production-consommation, dont la critique suit un autre chemin. Personnellement, nous n’avons rien contre celles et ceux qui cherchent à gagner leur vie en montant une coopérative, cela nous paraît être une manière parmi d’autres de gagner sa croûte dans la société capitaliste. Une manière qui a ses particularités propres. La majorité de celles et ceux qui optent pour l’auto-emploi, seuls ou en groupe, ont dans l’idée, surtout, de ne pas avoir de chef, de gérer eux-mêmes leur temps, de gagner en indépendance et en autonomie, etc.
Le problème est que, dans une société capitaliste, ils entrent en concurrence d’égal à égal avec le reste des entreprises, raison pour laquelle ils sentent d’autant plus la pression de la concurrence, de telle manière que la recherche d’autonomie et du fait de ne pas avoir de chefs se transforme au final en responsabilités, boulots interminables, accablements divers et en ce que beaucoup de celles et ceux qui en ont souffert définissent comme «  auto-exploitation  ». Formellement, les coopératives endurent collectivement ce que les petits commerçants endurent individuellement, ce qui peut se traduire en problèmes collectifs internes quand la pression du marché redouble ou quand il faut faire face à une mauvaise passe. Les bonnes passes ne sont pas meilleures vu qu’en général il n’est pas facile de faire rentrer des nouvelles personnes dans des coopératives déjà établies  [5].
Du fait des problèmes mentionnés, nous ne considérons pas que l’établissement de ce type de projets autogérés coopératifs soit une voie utile pour le changement social, encore moins lorsqu’ils se mêlent avec des projets de type politique (ce que les plus pédants du coin ont appelé «  entrepreneuriat biopolitique  »), en ce que ces derniers peuvent aboutir à se sacrifier aux nécessités économiques de la coopérative.
C’est un cas distinct que celui des usines récupérées, abandonnées par leurs propriétaires et remises en marche par leurs travailleurs. Bien que nous croyons qu’à moyen et long termes elles présentent les mêmes problèmes que les coopératives, les usines récupérées surgissent d’une situation extrême dans laquelle les travailleurs doivent aller de l’avant, et nous ne gagnons rien à jouer les purs, critiquant pour critiquer, mais rien non plus en leur vendant la moto de l’autogestion ou l’idée qu’ils sont le germe de la société nouvelle. En réalité, il faudra se positionner par rapport à chaque cas concret, étant donné qu’en lui-même le fait que des travailleurs prennent les rênes de leur usine peut signifier beaucoup ou rien  [6].

Traversé par la contradiction…
Le second groupe que l’on a l’habitude d’inclure dans la classe moyenne est celui que formerait tous les «  cadres intermédiaires  » de la hiérarchie du travail. Suivant les critères ou les auteurs cela inclurait depuis un responsable commercial jusqu’à un haut dirigeant. Il n’est pas nécessaire d’avoir été à l’université pour voir qu’un haut dirigeant de la Banque de Santander n’est pas la même chose qu’un responsable d’équipe chez McDonalds ou qu’un superviseur d’un call-center (en anglais dans le texte – NDT). Mais il ne faut pas non plus être très intelligent pour voir que, dans le fond, un chef est un chef. Cette contradiction apparente a une solution assez simple  : elle représente une réalité qui en elle-même est contradictoire.
On s’explique.
Dans le fond, le capitaliste n’est rien de plus que la personnification d’une relation sociale, c’est-à-dire qu’il représente un des pôles de ladite relation sociale (de même que le salarié représente l’autre pôle). En tant que propriétaire des moyens de production, être la personnification du capital implique basiquement deux choses  : l’organisation et la supervision du processus de travail et la propriété des produits issus de celui-ci, en dernière instance le droit à une partie de la plus-value. Le développement du capitalisme a permis que ces fonctions se dissocient partiellement ou totalement  : grâce aux actions, bons, etc., on peut obtenir des bénéfices sans avoir à se salir les mains en supervisant un commerce (les dénommés «  rentiers  ») et on peut superviser une affaire sans être le propriétaire de celle-ci. Ce dernier point est, sans aucun doute, la figure la plus controversée  : du responsable de base au personnel de direction. Nous laisserons de côté ces derniers  [7] pour nous centrer sur ces prolétaires qui occupent des positions de supervision des travaux. Rien n’empêche qu’on puisse embaucher un prolétaire pour qu’il agisse comme représentant du capitaliste et, par conséquent, comme personnification du capital. Cela ne conduit pas à ce qu’il cesse d’être prolétaire, il ne cesse pas non plus d’être salarié, simplement il se convertit en une espèce de «  représentation salariée du capital  » et, comme tel, il est traversé par des relations contradictoires, étant donné que face à ses subordonnés il est la représentation du capital, tandis que face à ses supérieurs dans la hiérarchie du travail, il est la représentation du travail. On pourrait dire que l’exploitation du travailleur par le capital se réalise ici à travers l’exploitation du travailleur par le travailleur. Qu’implique ceci dans la pratique  ? Qu’il sera confronté simultanément aux problèmes qui assaillent le capital (comme obtenir une meilleure efficacité, de plus grands bénéfices) et à ceux qui assaillent le travailleur (avoir un supérieur qui lui organise le travail, sentir la pression du chômage ou celle de la compétence d’autres prolétaires, ses subordonnés, disposés à occuper son poste, etc.), devant choisir dans chaque cas de quel côté il se met  [8].
Un autre cas particulier de relations de classe contradictoires, c’est celui qui se produit avec la dénommée «  financiarisation des économies domestiques  ». Celle-ci se présente majoritairement sous deux formes  : quand l’épargne est constituée d’actifs financiers, comme des actions, des bons, etc. ou quand les fonds de pension sont privés (quelque chose qui dans beaucoup de pays n’est pas une option mais une nécessité). Quand cela se produit, l’épargne de l’individu se convertit (ou a été convertie) en capital, ce qui fait que ce dernier se convertit en une minuscule personnification du capital qui, s’il ne voit quasiment jamais les bénéfices (en réalité le peu qu’il touche compense simplement la dépréciation de son épargne avec le temps), court toujours le risque de tout perdre au cours d’une chute boursière. Sans doute, cela peut sembler à beaucoup une simple nuance mais quand ta retraite dépend d’un fond organisé par une banque, tu seras pour ou contre que l’État vienne à sa rescousse quand il est au bord de la faillite  ?
Cela ne signifie pas que les uns ou les autres soient de la classe moyenne, ni qu’ils appartiennent à une classe distincte, mais qu’ils se trouvent traversés par des relations de classe contradictoires, relations qui sont les mêmes que nous avons vu auparavant sous leur «  forme pure  » entre salarié et capitaliste. Si nous essayons de faire entrer un petit cadre dans une classe ou que nous essayons de comprendre les manifestations de celles et ceux qui perdirent tout après la faillite de Lehman Brothers, nous nous trouverions devant les problèmes commentés auparavant, mais si nous regardons plus loin que les personnes, en direction de leurs relations sociales, ce qui semble apparemment une contradiction démontre qu’elle est réellement une contradiction.

                                                                                      …/…

NOTES:

[1] L’autre face de la pièce, c’est que le capitaliste est également libre d’embaucher ou de virer tel ou tel prolétaire comme s’il était un maître ou un seigneur, et il n’a aucune obligation envers ses travailleurs mais il n’a pas non plus de pouvoir direct sur eux, au delà de la journée de travail. Que l’exploitation soit menée sous la forme de l’achat-vente de la marchandise force de travail entre sujets juridiquement égaux est ce qui caractérise le capital.

[2] Aux débuts du capitalisme, lors de la dénommée accumulation originelle (qui aurait aussi bien pu s’appeler la dépossession originelle), il dépouilla une grande partie de la population paysanne de ses moyens de vie et il détruisit tous les liens communautaires. Dans beaucoup de cas ces dépossédés n’avaient aucune manière de gagner leur vie, dans d’autres nombreux cas ils refusaient de se soumettre à la discipline du travail salarié. Dans les deux cas, par choix ou par obligation, ils terminaient par mendier, beaucoup d’autres par voler et la majorité alternait entre ça et le travail, vagabondant de ci de là. En Angleterre et dans d’autres pays d’Europe, il fut nécessaire d’établir des lois sur les pauvres pour emprisonner les vagabonds dans des asiles ou les dénommées Work Houses. En Angleterre, par exemple, les lois contre les délits contre la propriété se durcirent (entre 1660 et 1820 le nombre de crimes châtiés par peine de mort augmenta de 190, la majorité d’entre eux étant des crimes contre la propriété  ; en 1785, par exemple, la peine de mort fut appliquée quasi exclusivement pour des délits économiques) et de nouvelles formes de moralité se développèrent, spécifiquement destinées à combattre le vagabondage, l’abandon des membres de la famille, à exalter le travail manuel, etc. C’est-à-dire que pour que les prolétaires se consacrent au travail, un processus long, coûteux et extrêmement violent fut nécessaire, qui combina l’usage de la force, la modification des lois, l’évolution des formes idéologiques, etc.

[3] Le principal produit de la relation capital-travail, c’est le maintien de cette même relation, reproduisant la division de classe au niveau individuel et collectif.

[4] Évidemment la réalité est plus compliquée, vu que sur ces relations se superposent des relations et des sensations d’amitié, de haine, de complicité, de méfiance… c’est-à-dire des relations humaines. Les meilleurs textes pour approfondir la nature fétichiste des relations sociales dans le capitalisme sont le chapitre sur «  Le fétichisme de la marchandise et son secret  » du Livre Premier du Capital et la première partie des «  Essais sur la théorie marxiste de la valeur  » d’Isaak Ilich Rubin. (le plus souvent orthographié « Roubine » dans la transcription française du cyrillique, NdS)

[5] «  (…) du fait de la concurrence, la complète domination du processus de production par les intérêts du capital – c’est-à-dire l’exploitation la plus impitoyable – se convertit en une condition indispensable pour la survie d’une entreprise.
Ceci se manifeste dans la nécessité, en raison des exigences du marché, d’intensifier autant que possible les rythmes de travail, d’allonger ou de raccourcir la journée de travail, d’avoir besoin de plus de main d’oeuvre ou de la mettre à la rue…, en un mot, de pratiquer toutes les méthodes déjà connues qui rendent compétitive une entreprise capitaliste. Et en occupant le rôle de l’entrepreneur, les travailleurs de la coopérative se voient dans la contradiction de devoir se régir avec toute la sévérité propre à une entreprise y compris contre eux-mêmes, contradiction qui finit par couler la coopérative de production qui, ou bien se convertit en une entreprise capitaliste normale ou bien, si les intérêts des ouvriers prédominent, se dissout  ». Réforme et révolution, Rosa Luxembourg. 
Nous ne citons pas ce texte comme argument d’autorité mais parce qu’il fut écrit en 1899  ! Comme on le voit, nous ne sommes pas très originaux dans notre critique, même s’il est clair qu’il n’est pas nécessaire de l’être.

[6] Par exemple, le Mouvement National des Usines Récupérées (Movimiento Nacional de Fábricas Recuperadas , Argentine) déclara, à propos du film The Take de Naomi Klein, «  Nous regrettons qu’on veuille utiliser la récupération d’usines pour une action politique internationaliste au sein de la lutte des classes antiglobalisatrice, avec une claire teinte idéologique marxiste et tout est vue depuis cette perspective de matérialisme dialectique. Depuis ce Mouvement nous ne sommes en accord ni avec le titre, LA PRISE, ni avec la consigne OCCUPER, RÉSISTER ET PRODUIRE, ni avec le scénario du film  ». On peut voir le texte complet ici  : http://www.fabricasrecuperadas.org….

[7] Les personnels de direction nous intéressent bien peu, vu qu’ils nous affectent à peine dans notre pratique quotidienne. Si nous les mentionnons c’est pour clarifier toutes ces critiques qui les utilisent comme «  travailleur, etc.  ». Il faut cependant préciser que, dans la majorité des cas, leur «  salaire  » est une forme dissimulée de participation aux bénéfices. Pour ne pas parler du fait qu’une grande partie de leur rente leur est offerte sous forme de participations à l’entreprise, «  stock options  », etc. C’est-à-dire des participations au capital.

[8] Quand dans les usines on commença à introduire les méthodes «  toyotistes  », dans lesquelles on demandait la coopération des travailleurs en groupe pour rendre plus efficace la production, les délégués qui représentaient le groupe face aux chefs commencèrent à être laissés de côté et à être traités comme des chefs, malgré le fait d’avoir été élu démocratiquement par les travailleurs… John Holloway, La rosa rouja de Nissan. On peut trouver ce texte dans Keynesianismo  : peligrosa ilusión. Ed. Herramienta.

 

RelanceA

INTRODUCTION :

Que révèle la crise? Comment en sortir? Quel peut être l’avenir? Ce sont des questions que tout le monde se pose. Les uns parce qu’ils craignent pour leur situation. Les autres parce qu’ils l’ont perdue, ou vont la perdre, ou – les jeunes – n’en trouveront pas, sinon de tellement mauvaises, précaires, misérables.

Les « élites » dirigeantes, la nomenklatura des politiciens et idéologues médiatisés, ont déversé, et déversent quotidiennement, par tous les canaux d’informations existants, leurs explications sur les causes de la crise et les remèdes qui selon eux en découlent. Certes, tous n’ont pas exactement les mêmes opinions. On n’évoquera pas ici les plus grossières qui, nauséabondes et bestiales, rejettent sur l’étranger la cause de la misère et du chômage. Mais quant aux autres, on rappellera que toutes ces analyses, qu’elles soient dites de droite ou de gauche, ont au moins deux points communs essentiels, qui déterminent l’échec de leurs conclusions quant aux possibilités et moyens de sortir de cette crise.

Le premier est qu’elles ne creusent pas jusqu’aux fondements de la crise, qui est dans les rapports d’appropriation (donc de production) spécifiques au système capitaliste. Les économistes réputés car médiatisés, d’apparence sérieuse, ne proposent en général que des analyses superficielles qui ont pour caractéristique générale de présenter des conséquences du système capitaliste comme les causes fondamentales de ses blocages. Par exemple quand ils ciblent la finance « trop » exubérante, la mondialisation « trop » libérale, les écarts de revenus et de patrimoines « trop » importants, etc. Ils ignorent pourquoi il y a blocage de la croissance (c’est-à-dire de l’accumulation du capital). Et ils ignorent aussi ce que cette crise révèle de la situation historiquement spécifique du capitalisme contemporain, à savoir qu’il est arrivé au bout de sa trajectoire historique, c’est-à-dire des capacités du capital à se valoriser, s’accumuler, se reproduire de façon élargie (ce que désigne l’expression qu’il a atteint l’âge de sa sénilité). Il n’y a pas de sortie de crise dans le cadre d’un capitalisme qui ne peut se survivre que dans une agonie sans fin, sinon son abolition par une révolution politique et sociale. Agonie signifiant ici misère accrue pour des masses de plus en plus nombreuses d’individus, catastrophes écologiques, systèmes étatiques de plus en plus autoritaires et répressifs, guerres permanentes aux quatre coins du globe.

Le deuxième point découle du premier. Se trompant sur les causes essentielles, les « experts » et élites dirigeantes se trompent évidemment aussi sur les remèdes. Tous proposent des potions qui ont pour point commun de prétendre relancer la croissance du capital, donc sa valorisation, alors même que sa situation de sénilité ne le permet plus (contrairement à ce qui fut encore possible après la Seconde Guerre mondiale, et, notamment, mais pas seulement, au prix de cette guerre).

Aujourd’hui de plus en plus nombreux sont ceux qui, gravement touchés par la crise, « s’indignent » des méfaits et tares de la société actuelle. Mais évidemment s’enrager, tonitruer, manifester, lutter ne sert pas à grand-chose si on n’en voit pas les causes profondes, les racines, et si par conséquent on se trompe sur les moyens et la cible de la lutte (ce qui est notamment le cas de tous ceux qui imaginent qu’il suffirait de changer le gouvernement de l’État pour sortir de la crise en « humanisant » le capital!). C’est pourquoi cet article écrit par Tom Thomas, démontrera que seule l’analyse marxiste permet de donner « la vraie parole de la lutte ».

Ce qui est important, et fort utile pour préparer l’avenir, c’est de comprendre qu’il n’y a pas que la catastrophe dans la crise, mais aussi, et surtout, la possibilité d’y trouver le potentiel d’un nouveau grand bond en avant de l’humanité. À condition de ne pas s’engluer dans les illusoires et catastrophiques espoirs de sauver ce capitalisme agonisant que proposent et propagent les politiciens du système étatique, et les idéologues médiatisés, de la gauche de la gauche à la droite de la droite.

On ne peut combattre le danger néofasciste, en France le FN, que si on trace une ligne de démarcation radicale (c’est-à-dire jusqu’à la racine) avec lui. Ce qui implique, entre autres choses, de rompre avec l’idéologie et la pratique étatiste du vieux mouvement ouvrier, laquelle est aussi une caractéristique du fascisme.

                                                                                                     Pierre LEHOUX


SITUATION 2015 : ACTUALISATION ET CONFIRMATION.

                                                                                   TOM THOMAS   2015

PREAMBULE.

Le texte qui suit a été terminé d’écrire en octobre 2015, donc avant les carnages parisiens du 13 novembre. Il traite néanmoins de cette actualité, et c’est pourquoi je n’y ai rien changé lors de sa publication en décembre. Il en traite en ceci qu’il propose de rentrer dans le vif d’une situation que ces carnages n’ont fait que confirmer. Les questions qu’ils posent sont en effet : de quel terreau, de quel ventre sortent toutes ces bêtes immondes qui ravagent le monde contemporain, et pourquoi le ravagent-elles avec une sauvagerie et une ampleur qui ne cessent de croître (1) ? Partout en effet des guerres impérialistes et entre eux, partout des populations écrasées, rendues chaque jour plus misérables, partout l’émergence de comportements et organisations néofascistes, de type FN ou Tea Party, ou théofascistes, de type Daech ou sioniste (du déjà vu dans les années 30).

Répondre à ces questions, c ‘est comprendre que ces faits sont des manifestations de la putréfaction avancée du monde capitaliste contemporain , dont ce texte rappellera les bases spécifiques), de son agonie qui ne trouvera de tin que dans l’abolition du capitalisme par une lutte révolutionnaire classe contre classe. Sans comprendre la situation du capitalisme contemporain, sans comprendre donc les racines de sa crise actuelle, on ne peut pas comprendre pourquoi ce monde plonge dans une telle barbarie, dans de telles catastrophes économiques , écologiques, militaires, politiques, éthiques. Et cela inéluctablement, sauf victoire de cette révolution. Sans comprendre le pourquoi fondamental, on ne peut évidemment pas trouver le comment y remédier.

Dénoncer les crimes et responsabilités des impérialismes, très bien. Etre contre l’union nationale que tonitrue la bourgeoisie, c’est à dire contre le soutien à ses agissements criminels contre les peuples, très bien. S’opposer aux différents fascismes, très bien. Mais en rester là, ce serait se contenter de renvoyer dos à dos les différents barbares. Ce qui évidemment ne résout rien. Le plus important est d’agir sur la cause profonde de la putréfaction dont les multiples catastrophes et sauvageries contemporaines sont une manifestation. Et pour cela, il faut d’abord la mettre à jour, ce pour quoi le petit texte qui suit constitue un rappel et une confirmation.

RESUME DE L’ANALYSE DE LA SITUATION DU CAPITALISME CONTEMPORAIN.

En effet, ce court texte a pour objet de montrer que les derniers développements apparents de la crise, sur tous les plans, économiques, sociaux, politiques, idéologiques confirment la véracité de ses causes et caractéristiques essentielles, ainsi que de l’impossibilité d’en sortir sans sortir du capitalisme, tel qu’il m’a été possible de le montrer (2) grâce et sur la base des travaux de K. Marx.

Confirmation magnifique du génie de Marx pourrait-on dire, si ce n’était aussi catastrophique quant à l’avenir immédiat.

Pour vérifier cette confirmation il convient d’abord de rappeler, très brièvement, les principales conclusions de cette analyse.

1) Il ne s’agit pas seulement d’une crise de suraccumulation de capital/sous-consommation des masses telle que le capitalisme en a déjà connue (notamment dans les années 30), s’accompagnant d’un blocage provisoire de la valorisation du capital (de son accumulation, de la « croissance »). Mais que ce blocage, ou quasi blocage, n’est plus surmontable parce que – situation historiquement nouvelle – le capitalisme, au terme de deux siècles de gains de productivité spectaculaires, en est arrivé à une telle accumulation de capital fixe, d’une machinerie hautement automatisée, qu’il a, du même coup, provoqué un épuisement de la quantité de travail social employé dans la production de plus-value (laquelle, on le sait, est « automate », c’est-à-dire inhérente au mode de production capitaliste). Autrement dit, il a provoqué une évanescence de la valeur (qui est cette quantité), donc du capital, qu’il soit sous forme moyens de production, marchandises, argent.

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Bien évidemment plus la valeur est faible, plus tend à être faible sa valorisation, seule base réelle de la croissance capitaliste. Jusqu’au point, que justement cette crise révèle être atteint, où cette croissance s’étiole, stagne, s’arrête, puis devient décroissance (destruction nette de capital), sans espoir de reprise autre que fugace, simple soubresaut dans cette tendance générale.

Toutefois cette tendance irrémédiable à l’évanescence de la valeur et à l’épuisement de la valorisation (3) n’est pas en elle-même suffisante pour abolir le capitalisme.

En effet l’essence du capital est d’être un rapport d’appropriation spécifique, matériel et intellectuel, tel que tant qu’il existe, existe aussi nécessairement sa conséquence, aussi antagonique soit-elle devenue avec lui, qui est le capital comme valeur se valorisant, devant se valoriser à tout prix. Exigence absolue, condition incontournable de la reproduction de « la société » (capitaliste bien sûr), dont les exécutants, tous appelés par Marx « les fonctionnaires du capital », sont non seulement privés, mais plus encore les Etats. Loin d’être naturelle, « l’économie » est historique et politique.

2) Ces fonctionnaires vont donc agir, avec une détermination, une violence, un extrémisme d’autant plus grands que la situation du capital est catastrophique, sa reproduction, et partant celle de la société qu’ils chérissent, qui est leur Eden, de plus en plus problématique. lis le feront   au nom de la « réalité », en fait celle des conditions d’existence de cette société particulière.

Par exemple le profit et la compétitivité, comme soi-disant conditions et stimulants indispensables de l’initiative, de la croissance et du progrès, sont, entre autres arguments fallacieux, la justification de tous les coups qu’ils assènent aux prolétaires. Compétitivité , le mot fait sportif, dynamique, mais ce n’est rien d’autre que la vieille concurrence entre capitaux jouant son rôle de gendarme (un facteur externe au procès de production ) obligeant les fonctionnaires du capital à l’application pleine et entière de l’exigence la valorisation maximum (phénomène interne à ce procès) sous peine d’être eux-mêmes éliminés en même temps que le capital qu’ils représentent, personnifient . Pour ce faire ils vont mettre en œuvre les deux principales catégories de mesures suivantes :

2-1) Tenter de suppléer au déclin des gains de plus-value obtenus par les gains de la productivité, maintenant très ralentis, par une augmentation de ceux obtenus par une dégradation systématique de la condition prolétaire : chômage total et chronique pour beaucoup, et pour les autres, baisse des salaires et prestations sociales, augmentation de la durée et de l’intensité du travail, précarité, flexibilité, etc. C’est une politique qui, en termes scientifiques, marxistes, cherche à suppléer le déclin de l’extraction de la plus-value sous sa forme relative, par un renforcement de son extraction sous sa forme absolue(4).

2-2) Procéder à une émission massive de crédits quasiment gratuits (autrement dit création monétaire massive), pour sauver le système financier, en urgence après le krach de 2008, puis régulièrement dans l’espoir qu’ils alimentent investissements et consommation, et aussi une inflation susceptible de faciliter le remboursement des dettes.

2-3) Toutes les tentatives de revigorer le procès de valorisation qui s’épuise se passent évidemment dans le cadre du capitalisme contemporain , c’est-à-dire mondialisé. Un capitalisme d’impérialismes non plus coloniaux (à l’exception notable d’Israël) , comme jusqu’aprè s la 2ème guerre mondiale (5), mais de collaboration avec les bourgeoisies au pouvoir dans les pays dominés, tandis que les inéluctables rivalités entre impérialismes, plus vives avec la crise, sont aussi contradictoirement quelque peu contrebalancées par le fait que la dite mondialisation exige aussi un ordre mondial (que les USA peinent aujourd’hui à contrôler seuls) , d’où l’ébauche d’un impossible Etat mondial (organismes internationaux type ONU, FMI, , tentatives de gestion commune de certains problèmes mondiaux, type G20, COP21, etc.).

Plus la crise de la valorisation se développe, et plus les puissances impérialistes accroissent leur pression sur les peuples dominés. Les plus récalcitrants sont soumis à des blocus (Cuba, Iran), à des sanctions financières ruineuses (Argentine, Grèce), et, de plus en plus, des expéditions militaires massivement meurtrières (Serbie, Moyen Orient, Afrique, etc.).

Avec la crise, la concurrence n’est plus seulement le gendarme qui oblige le fonctionnaire du capital à rechercher le profit maximum. Elle est de plus en plus le militaire qui doit tuer tout ce qui gêne ou s’oppose à cette exigence : le révolté, mais aussi le rival.

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3) Cette concurrence accrue entre capitaux génère une concurrence accrue entre les salariés du monde entier (mondialisation oblige) pour la vente de leur force de travail. Au nom de cette concurrence baptisée compétitivité les fonctionnaires du capital exigent des travailleurs qu’ils acceptent une dégradation profonde de leurs conditions de travail au prétexte qu’ils se sauveraient en se sacrifiant pour « leur » entreprise, et « leur » Nation par-dessus le marché.

C’est dire qu’ils exigent qu’ils rivalisent – voire qu’ils se combattent – et acceptent ces politiques dite « d’austérité » , pour le plus grand bien de ceux qui les exploitent et s’engraissent à leurs dépens. Ce que beaucoup acceptent effectivement   encore, en s’imaginant   sauver   leur peau, avant de s’apercevoir qu’ils n’obtiennent, au mieux, outre cette dégradation , qu’un petit répit pour quelques-uns dans la dégringolade pour tous, y compris eux finalement.

Voilà, très succinctement résumé en ces quatre points, l’état général de la situation du capitalisme contemporain et de l’offensive qu’il mène en conséquence contre les peuples, et particulièrement les prolétaires. Nous verrons, dans un texte ultérieur, ce que cette situation permet déjà de dire quant à la réponse qu’il est possible et nécessaire d’y apporter.

Et, évidemment, cette réponse, selon qu’elle corresponde ou pas à cette situation, aux nécessités et possibilités qu’elle implique, constitue l’élément essentiel de son évolution : communisme (qui peut, pour la première fois dans l’histoire, devenir réalité) ou barbarie (déjà souvent réalisée, et qui est en cours de se réaliser à nouveau, décuplée, sous nos yeux) .

Cette réponse constitue bien sûr un cinquième point s’ajoutant aux précédents puisque le niveau de la lutte de classe fait évidemment partie de la situation du capitalisme. Il faut donc rappeler ici un fait important la concernant qui découle immédiatement de l’analyse de la crise ci-dessus résumée et confirmée. Il est que les bases matérielles de l’idéologie et de la politique réformistes, dites « de gauche », qui ont jusqu’ici dominé le mouvement prolétaire, sont sapées.

En effet la croissance du capitalisme moderne, fondée sur des gains de productivité (6) qui avaient permis pendant un temps (les dites « 30 glorieuses ») , d’augmenter à la fois les profits, l’emploi, et le niveau de vie matériel des salariés, est maintenant bloquée. Donc le type de luttes prolétaires qui, autrefois, pouvaient obtenir ce type d’avantages, lesquels donnaient « du grain à moudre » aux syndicats et partis « de gauche » pour conforter leur influence sur les prolétaires, ne peuvent plus aujourd’hui, au mieux, qu’être défensives, c’est-à-dire freiner momentanément la tendance inexorable à la dégradation continue de la condition de prolétaire, et, au-delà, de la petite bourgeoisie aussi.

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Cependant la situation idéologique de la majorité des masses populaires, prolétaires y compris, est de croire encore plus ou moins à cette possibilité réformiste (7) Dans l’atmosphère de concurrence accrue qui prévaut, cette possibilité, sinon d’améliorer leur niveau de vie du moins de stopper sa dégringolade , leur semble passer par la nécessité de refuser cette concurrence mortifère. Mais, vivement poussés en ce sens par les politiciens « extrémistes », ils pensent pouvoir réaliser cette réelle nécessité par le protectionnisme , le nationalisme et, finalement , la xénophobie , et le mythe d’un Etat qui, gouverné par ces « extrémistes », dompterait le capital alors qu’il est, par essence, son serviteur suprême. Ils pensent donc abolir la concurrence dans le cadre même du capitalisme qui en est la cause, alors qu’elle ne peut être abolie qu’en lui opposant l’association des prolétaires de tous les pays contre le capital.

Aussi l’opposition entre ces étatistes et les dits libéraux qui, eux, affirment, plus véridiquement, que le capitalisme n’a pas d’autre solution, dans la situation où il est, que toujours plus de sueur, de sang et de larmes, et après l’avenir sera meilleur, n’est qu’une opposition de pacotille. L’idée qu’une autre voie est possible qui peut aboutir à l’abolition d’un capitalisme sénile devenu terriblement mortifère se fonde sur un fait contemporain historiquement nouveau. Il est, quelque peu caché mais bien réel, que gisent dans les causes objectives mêmes de la crise du capitalisme les potentialités matérielles permettant de construire une société communiste (8) (ce qui n’a rien à voir, il faut le redire, avec les sociétés qui se sont baptisées comme telles, et qui, en URSS ou en Chine n’avaient fait que des premiers pas dans ce sens, avant Staline, avant Deng Tsiao Ping).

Tous ces rappels faits, nous pouvons passer maintenant à l’objet de ce document : montrer que les analyses des causes de la crise sont entièrement confirmées par les faits qui ont pu être observés ces derniers temps, et qu’en les ignorant les divers fonctionnaires du capital n’ont pu que préconiser et administrer des remèdes qui, non seulement furent inefficaces, mais, pire, aggravè rent, et aggravent toujours, l’état du malade.

CONFIRMATIONS.

En effet, nombre d’économistes officiels ont été amenés à constater, dans le plus grand désarroi, qu’aucun des remèdes supposés mettre fin à la crise ne fonctionne, bien qu’ils soient tous appliqués avec une ampleur exceptionnelle et une brutalité sans frein. Mais leur sagacité s’arrête, pour les moins aveugles , à ce constat dépité que cela signifie · que leurs prescriptions ne s’attaquaient nullement aux racines de cette crise. C’est que, abominant Marx pour le contenu et les conséquences révolutionnaires de son œuvre, ils ignorent du même coup, par intérêt et idéologie de classe, ce qu’est le capital, ce que sont ses contradictions, comment elles évoluent en antagonismes, et donc ignorent le vrai remède à cette crise : d’où leur désarroi.

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Vérifions d’abord succinctement la réalité de l’application entêtée des remèdes appliqués avant d’en voir les résultats.

L’Ampleur exceptionnelle de l’accumulation des dettes. Selon la CNUCED (ONU), l’endettement de tous les acteurs économiques (Etats, collectivités locales, entreprises ménages) a progressé de 57.000 milliards $ de 2007 à 2014 (soit + 40%) pour atteindre un cumul de 199.000 Mds. $. Lequel sera dépassé en 2015 puisque la politique des principales Banques Centrales (FED, BCE, Japon, Angleterre, etc.) continue à être d’inonder les marchés de liquidités. Il s’agit , notamment des programmes dits de « Quantitative Easing » (QE) par lesquels les dites banques rachètent massivement des titres d’Etat (9) (et aussi, hors QE, d’entreprises) . Ou encore, autre forme de création monétaire massive, elles ont offert, et offrent toujours, aux banques des crédits quasi gratuits en quantité quasi illimitée. Tout ceci peut se résumer en quelques mots : gigantesque émission monétaire.

Continuation des offensives généralisées d’aggravation de l’extraction de la plus-value sous sa forme absolue. Là il s’agit de faits systématiques, au nom de la « rigueur », de la « compétitivité », de la « mondialisation », de cette « réalité » qui est celle des lois du capitalisme , sur lesquels il n’est pas besoin de revenir ici tant ils sont le vécu immédiat des prolétaires, celui de la dégradation sans cesse accrue de leur quotidien : baisse des revenus salariaux et prestations sociales, augmentation de la quantité de travail à fournir (aussi bien en intensité quotidienne et annuelle qu’avec le recul du départ en retraite) pour ceux qui en ont un, multiples mesures dites de « flexibilité », « suppression des rigidités du droit du travail » (quand il y en a un !), chômage de masse (partiel et total), etc. « Vos sacrifices d’aujourd’hui sont nos bénéfices de demain, et vos miettes d’après la saint glin-glin ».

Dégradation particulièrement brutale de la situation des peuples des pays dominés par les principales puissances impérialistes. La concurrence décuplée par la crise oblige les multinationales à accentuer leurs pressions sur leurs sous-traitants dans les pays à bas coûts salariaux pour qu’ils les abaissent encore davantage (10) Cela jusqu’à provoquer des masses de morts chaque année, connues (comme, par exemple, dans les effondrements d’immeubles des sous-traitants du textile au Bengladesh) , ou, pour la plupart, passées sous silence (maladies létales, famines, pollutions, etc.).

A cela s’ajoute que beaucoup de ces pays se situent dans la chaîne mondialisée et segmentée de valorisation des capitaux comme simple fournisseurs de matières premières. Leurs prix s’effondrant avec la crise, c’est une paupérisation accrue de ces peuples qui en découle, tandis que s’y exacerbent les rivalités entre différentes fractions bourgeoises, s’appuyant souvent sur différentes communautés ethniques ou religieuses, pour le partage de ce qui reste du butin de l’exploitation de ces matières premières. Rivalités qui, avec l’aggravation de la crise, dégénèrent en conflits armés, qu’exploitent, après les avoir souvent stimulés eux-mêmes, les différentes puissances impérialistes elles-mêmes rivales. D’où des guerres, mélanges de guerres civiles et impérialistes, d’ampleur et de létalités grandissantes.

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Restons-en à ce bref et sommaire panorama des actes des fonctionnaires du capital pour tenter de surmonter la crise. Et constatons, avec eux d’ailleurs, qu’effectivement rien n’y fait : la croissance (la valorisation du capital, son accumulation) ne repart pas. Ceci alors même que tous les économistes officiels se félicitaient de ce que les conditions qu’ils avaient déclarées être celles de la reprise étaient réunies. Par exemple en Europe ou au Japon : crédit abondant et quasi gratuit, monnaies faibles- facilitant les exportations , cours des matières premières, et notamment du pétrole, effondrés. Mais cet exceptionnel « alignement des planètes », selon leur expression, n’a nullement provoqué ce boom de la croissance que leurs théories économiques promettaient. Bien au contraire. Observons en effet maintenant quelques-uns des résultats auxquels ces fonctionnaires sont parvenus.

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Commençons par l’émission monétaire massive. Où sont passés, à quoi ont servi ces monceaux d’argent émis par les Banques Centrales ?

Il n’est pas très difficile de le savoir : les économistes officiels le savent eux-mêmes puisque cela fait partie des phénomènes apparents à la surface que sont les mouvements et rapports des choses (prix, salaires, profits, taux de change, rapports offre/demande, etc.) à quoi se bornent leurs études. Ces milliards sont allés, via le système financier, dans les caisses des Etats à titre d’emprunts pour combler leurs déficits budgétaires, dans celles des banques dont les bilans devaient être purgés des créances irrécouvrables, et aussi dans les entreprises, les plus grosses surtout, qui empruntaient quasi gratuitement cette manne.

Mais là (pas plus que dans les mains des banques et des Etats) ils n’y ont guère été transformés en investissements productifs, ce qui était un des buts de l’émission monétaire. Ils y ont essentiellement servi à gonfler artificiellement (c’est-à-dire sans que cela corresponde à une augmentation de la plus-value) les revenus versés aux actionnaires, aussi augmentés (11) du fait que la plus grande part de la plus-value obtenue n’a pas été reconvertie en investissements (en capital additionnel) mais distribuée sous forme de dividendes.

Un autre usage de ces milliards, fort prisé des financiers et rentiers, a consisté à ce que les entreprises rachètent leurs propres actions pour les annuler, ce qui augmente mathématiquement le bénéfice par action et fait monter, ou freine la descente de leur cours boursier, mais n’alimente évidemment pas de la croissance (c’est au contraire une destruction de capital, un désinvestissement). Ainsi, par exemple, environ 70% des énormes flux de liquidités émises par la FED (banque centrale US) ont servi à alimenter les dividendes et rachats de titres. Mais ce ne sont pas des manœuvres pouvant se répéter longtemps.

Une autre partie de ces flux mondiaux alimente une concentration accrue du capital par le biais de fusions/acquisitions mobilisant des dizaines de milliards de dollars. Ce qui ne crée évidemment aucune capacité de production supplémentaire, mais des gigas mastodontes qui accroissent le caractère oligopolistique du capitalisme mondial et la concentration des richesses dans un nombre d’individus de plus en plus petit et toujours plus riches.

Finalement le plus caractéristique de tout ça, et qui inquiète les économistes officiels eux-mêmes, c’est la dégradation massive et généralisée de l’investissement destinés à accroître les moyens de production, c’est cette stagnation de l’accumulation du capital qu’impliquent ces opérations financières. Pour prendre l’exemple des USA, première puissance mondiale, en 2014 les 500 premières entreprises US (classement Standard and Poor ‘s 500) ont fait 1000 Mds $ de bénéfices opérationnels, et en ont reversé 903,6 Mds à leurs actionnaires sous forme de dividendes (350,4 Mds) et de rachats d’actions (553,2 Mds). Donc 90% des bénéfices n’ont pas été réinvestis, mais distribués. Ce qui prolonge une tendance qui accompagne l’aggravation de la crise depuis longtemps (ce ratio ressort en moyenne à 85% depuis 1998).

Ainsi les flux de liquidités émises par les Banques Centrales, par l’usage qui vient d’en être rappelé (sans parler ici des trafics illégaux, maffias, corruptions, et autres spéculations frauduleuses en constantes et spectaculaires augmentations), ont pour résultat la création d’une nouvelle bulle de capital financier fictif, et bien plus gigantesque encore que la précédente qui a éclaté en 2007. Il va de soi en effet que la valeur de titres de dettes des Etats, comme celle de titres boursiers, soutenue par cette immense création monétaire ex-nihilo et non par la création d’une réelle richesse, n’est qu’une valeur fictive, ne correspond qu’à du capital financier fictif.

C’est au point que cette fictivité apparaît parfois, pour une part, ouvertement. Par exemple quand des Etats ne sont plus capables de rembourser leurs dettes (Grèce pour le cas le plus récent), ce qui est d’ailleurs en réalité le cas de presque tous qui font de la cavalerie (12) pour le masquer. Ou, autre exemple, si on regarde le gonflement des cours boursiers qui, malgré les manœuvres citées ci-dessus pour doper les dividendes, ont amené le rendement des actions (13) à des niveaux historiquement faibles. Les CCR sont deux à trois fois supérieurs à ce qu’ils étaient avant 2007.

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On assiste alors à des phénomènes paradoxaux, tel que, par exemple, sur les trois années 2012-2014 les bénéfices des entreprises de la zone euro ont chuté de 7% environ quand, dans le même temps, le cours des actions a augmenté de 40%. Ou encore, le rendement des actions des 500 premières entreprises US (Standard and Poor ‘s) a été de 1,87% en 2014 contre une moyenne de 4,41% sur les 130 dernières années. C’est évidemment cette dégradation des taux de profit qui entraîne celle des investissements rappelée plus haut.

Cette énorme bulle de capital fictif ne pourra, sous peu, qu’aboutir au même résultat que les précédentes : le krach. il y aura néanmoins deux éléments nouveaux concernant cette bulle et son krach :

1°) son ampleur, qui est, elle, sans précédent,

2°) l’impossibilité pour les Etats d’empêcher qu’il ne tourne immédiatement en débâcle généralisée du système financier puisque leurs Banques Centrales ne pourront plus utiliser la planche à billets du fait que, justement, ce krach sera non seulement la constatation de l’inanité de ce moyen, mais, bien pire encore, qu’il a été un remède qui n’a fait que reculer un peu les échéances au prix d’une formidable aggravation du mal par le gigantesque accroissement de la masse de capital fictif et parasitaire auquel il a donné lieu. Comme si on avait voulu soigner un drogué en lui donnant toujours plus de drogues. Jusqu’à l’overdose fatale donc !

Or, puisque ce système financier est inhérent autant qu’indispensable au système capitaliste moderne, dont le crédit est un fondement, son écroulement sera un séisme généralisé. Monceaux de créances irrécouvrables, faillites en chaîne, effondrement des monnaies, destructions massives de capitaux, misère et chômage décuplés seront au programme, ainsi que leurs conséquences : conflits sociaux exacerbés, guerres, dictatures.

Cela du moins si un mouvement révolutionnaire organisé pour l’abolition du mode de production capitaliste ne s’y oppose pas.

Ce qui, hélas, ne semble pas pouvoir advenir suffisamment rapidement.

D’ailleurs ce « programme » catastrophique se développe déjà partout, comme le montrent par exemple la multiplication des guerres au Moyen Orient, en Afrique, l’augmentation considérable des dépenses militaires partout dans le monde (14) , la suppression rapide des droits démocratiques là où ils existaient encore un peu, la montée des théofascismes religieux (islamique, mais aussi, depuis longtemps, sioniste, ou encore, moins sanguinaire pour le moment, chrétien) comme des néofascismes « traditionnels ». Tout cela sont des signes évidents de la sénilité du capitalisme, que l’analyse de sa crise a mise à jour, qui, en pleine déliquescence, ne peut se survivre (ne peut reproduire le capital, le procès de valorisation) que dans sa putréfaction s’aggravant en permanence, du moins tant qu’une révolution politique ouvrant la voie vers une société communiste vraie n’y mettra pas un terme.

Les politiques dites « d’austérité » d’augmentation de l’extraction de la plus-value sous sa forme absolue, rappelées ci-dessus, entrent évidemment dans le cadre de ces politiques fascisantes ou déjà fascistes. Observons donc maintenant les résultats de ce deuxième type de « remède » à la crise après l’avoir fait de la politique monétaire.

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Il s’agit de ce que les économistes officiels, pas toujours dupes des recettes faciles et miraculeuses de la planche à billets, rappellent être la nécessité d’un « retour aux fondamentaux », « aux réformes structurelles », à savoir à l’extraction d’une réelle plus-value pour valoriser et reproduire le capital (et la société capitaliste). Ils adjurent les Etats, avec le chœur des capitalistes actifs (15), de mettre en œuvre de vastes « réformes structurelles », c’est-à-dire qui dégradent profondément le rapport salarial au détriment des salariés. Or ces politiques « d’austérité » (16), de « flexibilité », d’intensification du travail, de destruction des droits des travailleurs et de leurs « acquis » sociaux, sont inefficaces à relancer la production de plus-value et la croissance de l’accumulation du capital, pour plusieurs raisons :

  • 1) La réduction de la masse salariale qu’entrainent les mesures d’austérité, stimulée par l’utilisation de la hausse du chômage, de l’immigration, des délocalisations qui accroissent, à l’échelle mondiale, la concurrence pour la vente de la force de travail, aboutit évidemment à abaisser la consommation, et donc la production. Ainsi ce que doit impérativement faire, obligé par la concurrence, chaque capital pour survivre dans cette crise, c’est-à-dire abaisser ses coûts de production, finit par nuire à l’ensemble du capital
  • 2) Dans le capitalisme contemporain, la faiblesse de la masse salariale relativement à l’importance du capital fixe (machinerie) dans le procès de production de la plus-value rend beaucoup moins efficace que dans le passé, quant à cette production, l’élévation du taux d’exploitation des prolétaires encore employés (ceci d’ailleurs quelles que soient les modalités d’extraction de cette plus-value, absolue ou relative).
  • 3) Cette exploitation se fait beaucoup plus ouverte, visible et brutale quand les moyens utilisés sont ceux de l’extraction de la plus-value sous sa forme absolue (17)

Donc elle suscite des résistances également plus fortes et plus violentes de la part des prolétaires (et autres couches populaires). Ce qui ne veut pas dire cependant spontanément ni nécessairement anticapitalistes, car, sous l’effet de l’idéologie dominante, (qui a de fortes bases matérielles sur lesquelles s’appuie la propagande bourgeoise, qui dispose de sa possession dictatoriale de tous les médias de masse et d’une flopée d’intellectuels stipendiés pour sa diffusion), nombreux, et même très majoritaires pour le moment,

Les prolétaires qui placent encore leurs espoirs dans l’utopie d’un « autre » capitalisme, d’un autre gouvernement (de type FN pour certains) qui renforcerait l’Etat et saurait l’utiliser pour contraindre le capital, nommé « l’économie », à servir « les hommes », le peuple, la nation, la patrie !

Cependant il est un autre résultat de ces politiques d’austérité, positif celui-là, qui concerne particulièrement les pays développés : la confirmation de la disparition d’une base importante de l’hégémonie de cette vieille idéologie dite «de gauche ». Comme rappelé ci-dessus, c’est celle qui existait quand le capital était dans une phase de croissance fondée sur des gains de productivité suffisants pour permettre d’augmenter les profits tout en concédant, plus ou moins en fonction de la pression gréviste, des améliorations du niveau de vie matériel des travailleurs .

Ce qui nourrissait leur espoir d’une amélioration graduelle de leur condition par la seule voie de la lutte salariale, de la médiation des appareils syndicaux et du vote « de gauche ». Or la confirmation de l’analyse des caractéristiques historiquement spécifiques du fondement de la crise de reproduction du capital, telle qu’elle a été faite ci-dessus, confirme aussi l’inanité de cet espoir. En effet, les gains de productivité ont été laminés car, du fait de leurs rendements décroissants, ils intéressaient beaucoup moins les fonctionnaires du capital. Ce qu’ont enfin fini par reconnaitre de nombreux économistes officiels :

« la faible croissance est essentiellement due à la grande faiblesse des gains de productivité, de l’ordre de 0,6% par an seulement » (18) ; « il n’est désormais plus possible de nier le ralentissement de la productivité, ressort premier du dynamisme économique » (19)

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On connait bien la cause essentielle de cette situation : le haut degré de mécanisation de la production déjà atteint qui, ayant considérablement réduit la part du travail vivant productif de plus­ value relativement à celle de la machinerie, rend finalement de moins en moins intéressant, en terme de rendement financier, un nouvel accroissement de la mécanisation puisqu’il coûterait trop par rapport à l’économie de main d’œuvre qu’il permettrait. C’est toujours ce phénomène d’évanescence de la valeur, que nous avons affirmé comme la caractéristique fondamentale de la situation du capitalisme contemporain, qui est confirmé par cet effondrement structurel des gains de productivité. Et tout ce mouvement n’est pas terminé puisque, poussés par une concurrence exacerbée (20) , les capitalistes sont malgré tout, obligés d’automatiser encore un peu les procès de production même si cela ne leur procure finalement que des rendements décroissants. C’est que, l’installation de robots dans les usines est facilitée par le fait que leur coût diminue tout en étant plus efficaces.

C’est que la diminution de la valeur concerne aussi bien celle des moyens de production que celle des biens de consommation (donc de la valeur de la force de travail, de plus employée en moindre quantité du fait de la robotisation). D’où cet apparent paradoxe : l’abaissement de la valeur des facteurs de la production (machinerie, approvisionnements, main d’œuvre) n’entraîne ni augmentation de la plus­ value (sauf entreprise particulière et provisoirement, sous forme de plus-value extra), ni reprise de la croissance. Cela contrairement à toute l’histoire du capitalisme jusqu’à cette crise. Paradoxe qui est en fait la confirmation de ce que les difficultés de la valorisation ne trouvent leur explication que comme étant la conséquence de l’évanescence de la valeur.

Des futurologues voient le proche avenir ainsi : « Je parc de machines devrait croître de 10% par an dans les 10 prochaines années » (Le Monde, 30/09/15) et « les coûts de production baisser de 20 à 25% » en Chine, « d’un tiers » aux USA, Allemagne, Corée du Sud, etc. « Un rapport de l’université d’Oxford concluait que 47% des emplois américains disparaîtront dans les 20 prochaines années à cause de la robotisation. Cette sombre prédiction est confortée par les 44% des sociétés américaines qui ont réduit Jeurs effectifs depuis 2008 en automatisant Jeurs méthodes. » (Les Echos, 09/06/15).

« Selon une étude qui fait autorité, 50% des emplois sont menacés de numérisation » (D. Cohen, une des stars médiatiques française de l’économie, in Libération 04/09/15). Et le numérique, ça coûte pas cher ! Toutefois, 1) toutes ces prévisions sont celles de « spécialistes » qui se sont très souvent trompés, et, 2) qui le peuvent encore ici parce qu’ils oublient que, dans les dix prochaines années, le système capitaliste sera dans de telles difficultés et déboires, s’il n’a pas été renversé avant, qu’il n’aura sans doute pas pu mettre œuvre tous ces potentiels développements robotiques. Lesquels ne touchent pas que les secteurs industriels ou agricoles, mais aussi les prolétaires du secteur dit « tertiaire » (communications, finance, commerce, administration, etc.)

Quoi qu’il en soit de l’ampleur de cette robotisation, le phénomène d’évanescence de la valeur est ainsi avéré par ces économistes officiels, bien qu’ils ne le sachent pas tout comme Mr. Jourdain ne savait pas qu’il faisait de la prose.

Il est encore avéré par un autre fait : une inflation proche de zéro des prix nominaux des marchandises alors même qu’une émission aussi massive de « liquidités » aurait dû, en toute logique selon la théorie économique officielle, la faire croître considérablement (21) Ce qui n’a pas eu lieu puisque les flux de la création monétaire ne sont pas allés dans l’économie « réelle » , mais dans les titres financiers (hyper inflation de capital fictif).

D’ailleurs cette inflation quasi nulle des prix nominaux est en fait le résultat actuel d’une diminution continue de l’inflation depuis cinq ans environ, c’est à dire d’une tendance à la déflation. Au point qu’il arrive à des financiers, chose jamais vue, de placer leur argent à des taux d’intérêt nominaux négatifs auprès d’emprunteurs considérés comme sûrs, toujours solvables (Etats, Banques Centrales). Le mieux que ces créanciers espèrent, c’est que ce rendement négatif, par exemple -0,5%, soit inférieur à la déflation qu’ils perçoivent et escomptent déjà : si celle-ci est, par exemple, de 2%, ils considéreront, à juste titre, bénéficier d’un taux réel de 1,5%. Or déjà environ 35% de l’encours des obligations dites souveraines (celles des Etats) offraient de tels rendements négatifs début 2015.

Cette tendance déflationniste est suffisamment nette pour que certains économistes commencent à s’alarmer de la « vague déflationniste qui déferle actuellement sur la planète [ …..] (et qui) menace d’installer Je monde dans une ère glaciaire. » (22) Car elle signifie effectivement la dévalorisation des capitaux, réels et fictifs, la destruction de nombre d’entre eux, l’explosion du système des crédits,

avec des dettes devenues d’autant plus irremboursables que leurs montants à l’échéance seraient augmentés par cette déflation.

Evidemment les prix peuvent varier en fonction de l’offre et de la demande. Et une reprise momentanée de la croissance pourrait créer de l’inflation, notamment à partir d’une hausse des prix des matières premières (pétrole, gaz, minerais, etc.), laquelle hausse laminant davantage consommation et profits ne durerait pas. De toute façon la tendance de fond est bien déflationniste puisque, comme nous l’avons vu, les coûts de production et la valeur des marchandises ne cessent de baisser avec les perfectionnements de la machinerie. D’ailleurs cette tendance s’accélère avec la crise puisque l’exacerbation de la concurrence qu’elle implique ne laisse subsister, dans chaque branche, que les entreprises qui y ont les plus bas coûts de production, notamment salariaux. Cette tendance déflationniste, n’est pas autre chose qu’une autre manifestation de cette érosion, de cette évanescence de la valeur en général.

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On peut tirer trois conclusions de l’actualisation de la situation du capitalisme contemporain qui vient d’être présentée dans les pages ci-dessus.

  • 1) Elle constitue une confirmation éclatante de l’analyse de cette situation proposée dans de précédents ouvrages sur la base des travaux scientifiques de K. Marx. Notamment que la racine la plus profonde, la plus essentielle et la plus caractéristique de la crise actuelle se trouve dans l’abaissement drastique de la quantité de travail social que le capital général peut employer (‘est-à- dire avec un taux de profit suffisant). Autrement dit dans l’évanescence de la valeur.
  • 2) C’est par là même une confirmation magnifique de la véracité de l’analyse faite par Marx du mode de production capitaliste. Laquelle l’avait notamment amené à cette conclusion que le capital était « contradiction en acte » puisqu’en développant sans cesse la productivité, l’efficacité (la valeur d’usage) de la machinerie, il sapait lui-même son existence de valeur se valorisant par le travail vivant
  • 3) Hors de se baser sur cette théorie, c’est-à-dire hors de son application à l’analyse concrète de la situation cpncrète du capital contemporain telle que révélée par sa crise , et rappelée ici brièvement, les luttes prolétaires, qui évidemment font partie de cette situation, ne peuvent aboutir qu’à freiner la dégringolade, mais non à la stopper. Ce qui ne veut pas dire qu’elles ne doivent pas être menées, et durement, mais qu’elles n’empêchent pas le capital de se perpétuer dans une crise chronique, qu’elles n’en empêchent donc pas les inéluctables effets catastrophiques et Les fondements spécifiques de cette crise impliquent qu’est devenu obsolète le type de luttes qui a été celui de la plupart des mouvements prolétaires des 19èm e et 2oème siècles, qui portaient essentiellement , du moins dans leur majorité, sur des objectifs, devenus inaccessibles dans le cadre du capitalisme actuel, de « réforme » vue comme plein emploi, amélioration progressive des conditions de vie, c’est-à-dire aussi finalement comme reproduction de la condition, plus ou moins matériellement améliorée, de prolétaire, ainsi que, concomitamment, du capital.

Certes, l’évanescence de la valeur, si elle est bien à la base des insurmontables difficultés que rencontre aujourd’hui l’accumulation du capital et de sa putréfaction, n’explique pas à elle seule toutes ses manifestations concrètes, toute la réalité. Il y toutes sortes de médiations, toutes sortes de données historiques, économiques, culturelles, géographiques, toutes sortes de circonstances, et même parfois le hasard, qui participent à la fabrication du concret, et qui font que cette putréfaction apparait sous toutes sortes d’aspects différents, ici, ailleurs, à différents moments. Les effets de la crise ne sont pas uniformes, mais divers et multiples (économiques, écologiques, urbains, agricoles, idéologiques, politiques, militaires, etc.).

Et bien sûr les luttes partent toujours des effets concrets contre lesquels s’élèvent ceux qui les subissent, et ne visent pas d’abord leurs racines. Mais pour réussir nous savons bien que toutes ces résistances, toutes ces luttes doivent s’unir, et pour cela se découvrir un ennemi et un but commun. Pour y parvenir l’expérience ne suffit pas, ni la volonté.

Il faut aussi que le plus possible de combattants acquièrent la compréhension de ce qui fonde ce commun, de ce qui est le commun de tous ces concrets divers : leur commune racine dans l’effondrement de la quantité de travail social productif de plus-value (soit en terme théorique dans l’effondrement de la valeur), et leur commune solution dans une révolution politique abolissant l’Etat bourgeois et permettant d’instaurer un véritable pouvoir du prolétariat sur la base de la très possible formidable augmentation du temps libre, du temps pour s’éduquer, contrôler, diriger, et, but final, abolir la condition de prolétaire en s’appropriant les conditions de la production, celles de son libre développement.

Ceux qui aujourd’hui se veulent militants pour le communisme n’ont guère d’utilité s’ils ne cherchent pas à enrichir et propager cette connaissance concrète des causes afin qu’elle puisse s’affirmer comme connaissance par et pour les prolétaires, comme connaissance des nécessités qui s’imposent à eux s’ils veulent ne pas choir dans le toujours pire, et connaissance des possibilités de maîtriser leur destin eux-mêmes. Ne jurant que p.:ir « la-pratique », affirmant que les-prolétaires-ne sauraient-jamais s’intéresser à la théorie (donc en fait à l’analyse concrète) , la plupart de ces militants, certes hélas un tout petit nombre aujourd’hui, y renoncent.

Ce qui est encourager les prolétaires à en rester à une pratique aveugle, sans résultat autre, au mieux, que de freiner plus ou moins les offensives du capital, au pire de s’engager sur les voies catastrophiques du nationalisme et du néofascisme.

Les partisans de la révolution communiste ont donc pour obligation, s’ils veulent être conséquents, d’unir et organiser les résistances, de travailler à rattacher tous les divers effets concrets de la putréfaction du capitalisme à ce qui les unit, à la cause de celle-ci, à sa crise dans ses caractéristiques historiques particulières, et de là à pouvoir travailler à déceler et stimuler dans les luttes tout ce qui apparaît, même si c’est encore sous forme embryonnaire, comme répondant adéquatement à cette situation, comme permettant d’approcher des buts communs définis par les nécessités et possibilités qu’elle implique, et ainsi d’unir les prolétaires en prolétariat.

Tom Thomas, Octobre 2015


1) Encore qu’on puisse légitimement estimer que la sauvagerie d’aujourd’hui n’est pas pire que celles d’hier : massacres coloniaux, guerres mondiales, etc.

2) Voir mes ouvrages précédents sur cette question.

3) Il y a d’autres causes à cet épuisement, et qui l’amplifient fortement, que cette évanescence, voir T. Thomas, Démanteler le capital où être broyés, édition Page Deux, Lausanne.

4) Voir T. Thomas, La Crise. Laquelle ? Pourquoi ? édition Contradictions, p. 87-94.

5) Voir T. Thomas sur la distinction des 3 grandes époques de la mondialisation, in Les Mondialisations, édition Contradictions .

6) Extraction de la plus-value sous sa forme relative.

7) Croyance qui est fondée sur les fétichism es de la marchandise et de l’Etat, qui subsistent comme base fondamentale de l’idéologie bourgeoise. Sur ce point voir T. Thomas, Etatisme contre Libéralisme, c’est toujours le Capitalisme, éd. Contradictions ; La montée des extrêmes, éd. Jubarte ; Les racines du fascisme, éd.Albatroz .

8) Sur ce point, voir T.Thomas, Nécessité et Possibilité du Communisme, éd. Jubarte.

9) La seule BCE en rachète pour 60 milliards d’euros par mois depuis mars 2015, et s’est engagée à le faire au moins jusqu’en 2016. La monnaie ainsi émise n’est évidemment que de la monnaie de singe.

10) La société chinoise Foxconn, plus d’un million de prolétaires employés, s’est rendue célèbre pour ses« performances » dans ce domaine (voir « La machine est ton seigneur et maître » , édition Agone). Mais c’est loin d’être la seule, ni même la pire.

11) Ceux-ci peuvent aussi augmenter, pour les entreprises ayant des filiales à l’étranger, du fait des variations de taux de change (ce qui explique par exemple une hausse d’environ 5% des profits des entreprises du CAC40 en 2015). Mais nous n’en parlerons pas ici du fait qu’au niveau du capital global c’est un jeu à somme nulle.

12) Emprunter à nouveau pour rembourser ce qui arrive à échéance.

13) Mesuré par les CCR, coefficients de capitalisation des résultats (ou PER, price earning ratio), i.e. les rapports cours/bénéfices par action.

14) Voir l’article de Jules Dufour : http://www.mondialisation.ca/le-grand -réarmement-planétaire-2015/5488806

15) Managers, chefs d’entreprises, par distinction des capitalistes « passifs », les financiers, rentiers.

16) Qui ne s’appliquent évidemment pas aux vastes castes politiciennes et médiatiques, ni aux innombrables, et toujours proliférantes, et toujours plus avides castes de hauts fonctionnaires, publics ou privés, du capital, ni aux paradis fiscaux, ni aux évasions fiscales (l’ancien chef du Luxembourg, grand spécialiste dans ce domaine, a même été nommé à la tête de l’Europe !). ni etc.

17) Cf. T. Thomas, La crise. Laquelle. Et après, éd. Contradictions, p.85-94.

18) Patrick Artus, Les Echos 28-29/05/2014.

19) J.M. Vittori, Les Echos 07/10/2015.

20) Et par la possibilité d’obtenir une « plus-value extra », c’est-à-dire temporaire, comme résultat d’une avance technologique (donc temporaire) sur leurs concurrents.

21) Ce qui était d’ailleurs, et est encore recherché par les Etats, l’inflation étant un moyen de se débarrasser des dettes en les remboursant ainsi en « monnaie de singe » tandis que le pouvoir d’achat des salaires diminue subrepticement. Toutefois une inflation trop forte ruinerait cette autre fonction de la monnaie qui est de représenter et conserver la valeur dans le temps. En effet cela ruinerait alors le système du crédit, et par là le système capitaliste contemporain qui repose sur le crédit. C’est pourquoi, écartelés entre les avantages et les inconvénients de l’inflation des prix des marchandises, les économistes officiels la souhaitent « limitée », de l’ordre de 2 à 4% par an. Un peu, mais pas trop, voilà toute leur science ! Or, peu importe car, comme nous l’avons vu, l’hyper inflation de capital financier fictif ruine déjà le système capitaliste contemporain.

22) G. Maujean, Les Echos, 21/09/15.

http://www.palim-psao.fr/article-l-anticapitalisme-est-il-toujours-de-gauche-par-anselm-jappe-119083043.html

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Légende : Affiche de propagande éditée par le NSDAP (Parti national-socialiste des ouvriers allemands) en 1932. Mort aux menteurs : un anticapitalisme bas de plafond qui déjà dénoncait, les menteurs et les corrompus (les hommes politiques de la République de Weimar), la haute finance (Hochfinanz) taxée de « capital rapace » (opposé au bon capital pourvoyeur d’emplois) et le marxisme (science juive pour les nazis). XXe siècle-XXIe siècle, aller-retour : Du nazisme… à la dénonciation contemporaine de l’ « oligarchie financière » ou du « capitalisme de casino », boucémissarisation facile qui sert de grande théorie critique à l’actuel petit altercapitalisme de gauche (Palim Psao).

L’anticapitalisme est-il toujours de gauche ?

Anselm Jappe[*]

Dans les années 1990 on a proclamé le triomphe désormais mondial et définitif de l’économie de marché – au point que certains de ses apologistes ne croyaient même plus nécessaire d’utiliser des euphémismes, reprenant par défi le mot « capitalisme », depuis longtemps honni, pour en faire l’éloge. Mais au bout d’une dizaine d’années, avec l’éclatement des bulles spéculatives et le début du mouvement altermondialiste, le vent s’est mis à tourner.

Depuis la crise de 2008, la critique du « capitalisme » s’est emparée à nouveau des esprits et, parfois, des rues. Les « indignés » et « Occupy Wall Street » ont fait des émules dans le monde entier. Dans de nombreux pays, surtout aux Etats-Unis et en Espagne, ils ont constitué les mouvements sociaux les plus importants depuis des décennies. Dans la gauche radicale, certains y voient déjà, en y additionnant les révoltes du « printemps arabe », les signes avant-coureurs de la prochaine révolution mondiale. Mais au-delà des protestations organisées, c’est jusque dans les médias officiels et les discours de café du commerce qu’on ne cesse de se poser la question : faut-il « limiter » le capitalisme ? Celui-ci traverse donc, c’est le moins que l’on puisse dire, une « crise de légitimité ».

Le nouvel esprit anticapitaliste

Mais que reproche-t-on au capitalisme ? Comme chacun sait, ce nouvel « esprit anticapitaliste » a principalement deux cibles : la financiarisation de l’économie et la rapacité d’une « élite » économique et politique totalement déconnecté de l’immense majorité de la population. Sur un plan plus général, on pointe aussi les inégalités toujours croissantes des revenus et la détérioration des conditions de travail – mais en les attribuant, tout comme les autres maux sociaux, à la finance et à la corruption.

On peut facilement objecter qu’il ne s’agit pas là d’une critique du capitalisme, mais seulement de sa forme la plus extrême : le néolibéralisme. En effet, l’anticapitalisme actuel (au sens le plus large) demande d’abord le renforcement des pouvoirs publics, l’adoption de politiques économiques keynésiennes (programme de relance au lieu de sauvetages des banques) et la sauvegarde de l’Etat-providence. Des marxistes traditionnels appelleraient cela une critique de la « sphère de la circulation ». Ils font remarquer que la finance et le commerce, de même que les interventions de l’Etat, ne produisent pas de la valeur, mais se limitent à distribuer et à faire circuler celle-ci.

Au-delà de la critique de la propriété privée des moyens de production : la critique catégorielle

Il faut s’attaquer, disent-ils, à la sphère de la production, où le profit nait de l’exploitation des travailleurs, laquelle est rendue possible par la propriété privée des moyens de production. Or, les indignés ou les « occupants » tiennent rarement compte de celle-ci. Mais même s’ils le faisaient, ce serait encore insuffisant : Marx a démontré – même si les marxistes l’ont vite oublié – que la propriété privée des moyens de production est elle-même la conséquence du fait que dans le capitalisme – et seulement dans le capitalisme – l’activité sociale prend la forme de la marchandise et de la valeur, de l’argent et du travail abstrait. Un véritable dépassement du capitalisme ne peut se concevoir sans se libérer de ces catégories (ce que n’ont pas fait les pays socialistes du XXème siècle).

Les mouvements sociaux dont il est question ici n’aiment pas les discussions théoriques. A leurs yeux, celles-ci sapent l’unité et l’harmonie tant recherchées. Ce qui compte, c’est le « tous ensemble ». Dans les assemblées, par souci de démocratie, personne n’a le droit de parler plus de deux minutes. Un mouvement comme « Occupy Wall Street », fort d’avoir l’appui ou la « compréhension » de Barack Obama et du « guide » iranien Khamenei, de la présidente brésilienne Dilma Roussef, de l’ex-Premier ministre britannique Gordon Brown et du président vénézuélien Hugo Chavez, sans parler de certains banquiers comme George Soros, de divers prix Nobel de l’économie et d’hommes politiques du parti républicain, un tel mouvement ne peut pas se perdre dans des arguties dogmatiques. Et les théoriciens de gauche accourent pour leur donner raison : s’attaquer aux bourses et aux banques, disent-ils, constitue déjà un bon début.

Un anticapitalisme de droite populiste

Vraiment ? Toute critique du capitalisme est-elle nécessairement de gauche et prononcée au nom de l’émancipation sociale ? N’y a-t-il pas aussi un anticapitalisme populiste et de droite ? On se trompe en identifiant la « droite » exclusivement à la droite libérale (du genre UMP), qui prône le tout-marché et l’individualisme forcené dans le domaine économique. Depuis que la droite et la gauche existent, c’est-à-dire depuis la Révolution française, il y a toujours eu des représentants de la droite pour dénoncer certains aspects de la société capitaliste. Mais cela s’est toujours fait de manière partielle, et surtout dans le but de canaliser la rage des victimes du capitalisme contre certaines personnes et certains groupes sociaux auxquels on attribue la responsabilité de la misère.

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Ainsi, ces hommes de droite mettent les fondements du système à l’abri de toute contestation. Ce fut avec des slogans anticapitalistes qu’Hitler arriva au pouvoir, au milieu de la plus grave crise du capitalisme du XXe siècle. On oublie souvent que l’acronyme NSDAP signifiait « Parti national-socialiste des ouvriers allemands » et que les fascistes aimaient à faire des déclarations tonitruantes contre la « ploutocratie occidentale », la « haute finance » et « Wall Street ».

Les explications offertes par l’extrême droite attirent une partie des victimes de la crise, car elles paraissent évidentes à ces dernières. Elles se concentrent presque toujours sur le rôle de l’argent. Hier c’était la chasse aux « usuriers », aujourd’hui aux « spéculateurs ». « Briser l’esclavage du taux d’intérêt » : voilà qui pourrait être un slogan du « mouvement des occupations ». En vérité, ce fut un des principaux points programmatiques du Parti nazi à ses débuts.

Le travail sanctifié

Marx a démontré que l’argent est le représentant du côté « abstrait » et quantitatif du travail, que l’argent est une marchandise et qu’il est normal dans le capitalisme que l’on paie, comme pour toute marchandise, un prix pour son usage (l’intérêt). Or, dans la rhétorique anticapitaliste de droite (de toute façon toujours hypocrite et jamais mise en pratique lorsque la droite est au pouvoir), le travail et les travailleurs sont sanctifiés (d’ailleurs, la droite compte aussi parmi les travailleurs les « capitalistes créateurs », ceux qui investissent leur capital dans la production réelle « au service de la communauté » et créent des postes de travail). Le capital monétaire, en revanche, serait le domaine des « parasites » égoïstes qui exploitent les honnêtes travailleurs et les honnêtes capitalistes en leur prêtant de l’argent – les nazis l’appelaient le « capital rapace ». Cette identification de tous les maux du capitalisme avec l’argent et les banques a une longue histoire et entraînait presque inévitablement l’antisémitisme. Et même aujourd’hui, la description des spéculateurs fait appel implicitement, et parfois explicitement, à des stéréotypes antisémites. La haine des « politiciens corrompus » ne manque pas de fondement – mais quand on l’absolutise, on prend le symptôme pour la cause et on attribue à la mauvaise volonté subjective de certains acteurs ce qui est dû à des contraintes systémiques qui demeurent totalement ignorées. L’identification unilatérale du capitalisme avec « l’impérialisme américain » va dans le même sens et réunit souvent des activistes de gauche et d’extrême droite.

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Une gauche en difficulté pour se démarquer

Dans les mouvements sociaux des années 1960 et 1970, cette confusion entre contenus de gauche et de droite aurait été inimaginable. Aujourd’hui, il arrive de ramasser des tracts lors de manifestations où seulement le sigle de l’organisation atteste s’il émane d’un groupe de gauche ou d’extrême droite. En effet, la gauche est en grande difficulté pour se démarquer de la droite pour ce qui touche la critique de la finance. Elle a mal assimilé Marx quand celui-ci démontre que la finance est une simple conséquence de la logique marchande et du travail abstrait.

En suivant plutôt, souvent sans l’admettre, la critique de l’argent proposée par Proudhon, la gauche a choisi, comme Lénine, le « capital financier » comme objet facile de ses attaques, au lieu de critiquer le travail même. Si, aujourd’hui, on se contente d’attaquer les banques et les marchés financiers, on risque de ne pas faire un « premier pas » dans la bonne direction, mais d’aboutir à une désignation des « coupables » et de conserver d’autant mieux un ordre socio-économique que peu de gens ont actuellement le courage de mettre vraiment en discussion.

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Le nombre de groupes d’extrême droite se prétendant anticapitaliste est encore petit en France. Mais la Grèce a montré qu’en temps de crise, de tels groupes peuvent accroître l’adhésion à leur programme par vingt, et en un rien de temps. Le risque est grand que leurs arguments commencent à se répandre parmi les manifestants qui ont, certes, les meilleures intentions du monde, mais qui semblent incapables de voir jusqu’où peut mener la confusion entre critique de la finance et critique du capitalisme.

Anselm Jappe

http://www.palim-psao.fr/article-l-anticapitalisme-est-il-toujours-de-gauche-par-anselm-jappe-119083043.html
Paru dans le journal français « La vie est à nous !/ Le Sarkophage », n°35, 16 mars-18 mai 2013 (l’article a été rédigé en 2012)

1èreComme dans les années 30

la crise économique engendre une crise politique.

 

Les deux pôles « extrêmes » du système se renforcent, notamment à droite. Les dirigeants en place, ne voulant pas la perdre, tentent de les disqualifier en les nommant « populistes », les accusant de vouloir établir un Etat « totalitaire ». Décortiquant ces notions, Tom Thomas montre qu’elles désignent des phénomènes inhérents au capitalisme. Ces partis « extrêmes », de gauche comme de droite, ne projettent nullement de vouloir sortir d’un système capitaliste frappé de sénilité. Or c’est pourtant la seule voie pour sortir de la crise. Il s’agit non pas de changer de gouvernement mais d’abolir l’Etat actuel.

Tom Thomas poursuit dans cet ouvrage un travail de longue haleine, témoignant de la vigueur et de l’actualité d’un marxisme critique, au service de la construction d’un nouveau mouvement révolutionnaire, débarrassé de l’idéologie bourgeoise dont est imbibé « le vieux mouvement ouvrier ».

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Parution du dernier livre de Tom Thomas sur la montée des extrêmes: Editions Jubarte.

Il est disponible à la librairie du Point du Jour (58 rue Gay-Lussac 75005 Paris, tel: 01 43 26 20 17, courriel: librairie-lpj@wanadoo.fr) au prix de 6 euros.

fascisme 2

 

Chaque fasciste est un capitaliste….

 

car le fascisme est le bras armé du mode de production capitaliste

 

 

En temps de crise, le fascisme prend le relais de la démocratie… 

Réduire le fascisme à certains de ses excès les plus barbares, ce n’est pas seulement faire comme si d’autres de ses horreurs étaient acceptables. C’est surtout masquer que le fascisme est beaucoup plus ordinaire, plus banal, plus sournoisement répandu, et est un phénomène beaucoup plus complexe et plus vaste qu’un antisémitisme brutal.

Il n’est pas un accident, une folie exceptionnelle, quasiment inexplicable. Le choix presque systématique de cette présentation très restrictive du fascisme n’est pas anodin.

Il permet d’occulter que le pire ennemi de tous les fascismes furent les communistes (DACHAU, premier camp de la mort, fut créé pour eux) et les résistants combattants, quelle que soit leur « race ».

De plus, en réduisant la cible du racisme fasciste aux juifs (« oubliant » les slaves, les tziganes, etc.), on a tenté de justifier la colonisation sioniste de la Palestine, et de masquer que la négation du peuple palestinien par les sionistes, son exode systématiquement et brutalement organisé, le pillage de ses ressources vitales (terres et eau) n’a rien de très différent de la même négation des juifs organisée par les nazis.

Ce genre de « purification ethnique » s’effectue toujours au nom des droits supérieurs du « peuple élu », « Gott (ou Yahvé) mit uns », et il n’y manque jamais un PETAIN-ARAFAT pour serrer la main du bourreau en le remerciant d’avoir octroyé une zone « libre », bantoustan où il se chargera de faire la police pour le compte de l’occupant.

La démocratie bourgeoise contient les germes du fascisme

Le racisme et l’ethnocide peuvent être démocratiques, approuvés par une majorité populaire (cf. l’ex-Yougoslavie). Ce qu’HITLER et MUSSOLINI et PETAIN savaient déjà puisqu’ils ont été élus démocratiquement.

Fascisme et démocratie ne sont que deux formes politiques, alternant suivant les circonstances historiques, des mêmes rapports sociaux capitalistes.

L’antifascisme a servi à justifier la guerre, à déclarer tel camp impérialiste celui des bons et tel autre celui des méchants. Mais la guerre n’a pas été antifasciste, ou du moins elle ne l’a été qu’accessoirement, par la défaite des forces armées fascistes, pas par celle de l’idéologie fasciste et l’éradication de ses causes. Elle a été une guerre nationale-patriotique (y compris pour les dirigeants du PCF), entre concurrents capitalistes pour la domination du monde.

Le fascisme ne se caractérise nullement, dans son essence, par l’exceptionnel, comme le coup d’Etat, ni même par la violence, mais n’est qu’un prolongement, une radicalisation, à une étape historique particulière du développement du capitalisme, de comportements existants déjà dans la démocratie, engendrés par les rapports sociaux de séparation et de désappropriation qui caractérisent le capitalisme, quelle que soit sa forme politique. De sorte que ces comportements sont ceux de larges masses, que le fascisme est un phénomène de masse, non pas une simple dictature militaro-policière ne s’imposant que par la terreur d’un petit groupe.

Le racisme n’est qu’une conséquence du fascisme.

Le fascisme ne prétend renforcer que la Nation, qui est, pour lui et ceux qui le suivent, « la » communauté.

Or défendre, restaurer, développer la communauté nationale n’est au fond pas le propre que du seul fascisme, mais de la démocratie également.

Alors qu’est-ce qui les distingue dans cette affaire? Rien d’autre que les circonstances: le fascisme n’accède au pouvoir qu’en période de crise aiguë du capitalisme.

Il regroupe alors la masse de ceux qui, inversant toujours l’ordre des choses, s’imaginent que l’affaiblissement de la Nation est la cause de la crise et non l’inverse.

fascisme 4La propagande fasciste tourne autour de l’idée de Nation

C’est une idée récente, dont on peut cependant déjà faire l’histoire, de sa naissance (en France vers 1789) comme communauté idéelle et idéale organisant et protégeant les nouvelles libertés du propriétaire privé, de l’individu enfin reconnu par le Droit (dit à tort de « l’Homme » anhistorique) comme base de la nouvelle société, jusqu’à sa décrépitude dans la boucherie de 1914-18, la barbarie fasciste, et les massacres coloniaux.

Le fascisme partage avec la démocratie l’idéologie du fétichisme de la Nation. Mais il le porte à un paroxysme. Le fascisme veut que la Nation soit directement les individus, sans les intermédiaires du citoyen et des élus.

Vouloir que les individus réels fusionnent avec une communauté mythique revient à escamoter la réalité, à faire disparaître les individus devant la Nation, incarnée par l’Etat (c’est de la conception de l’Etat-providence que peut naître l’idéologie fasciste).

C’est-à-dire un Etat ayant le devoir d’intervenir pour garantir à l’individu d’être salarié, avec toutes les prestations afférentes. Et plus encore, pour être le responsable de presque tous les éléments de sa vie. Car cet Etat-Providence doit entrer aussi dans la gestion de tout ce qui autrefois était purement privé: famille, éducation, santé, vieillesse, etc.

Non seulement parce que le capital a besoin d’une reproduction dynamique de la force de travail, mais parce que l’individu désapproprié n’étant absolument rien s’il n’est pas salarié, la garantie de l’emploi qu’il exige de l’Etat se développe en garantie de substitut d’emploi (c’est-à-dire de maintien d’un revenu) quand celui-ci est perdu. C’est plutôt l’Etat-Assistance, l’Etat qui se substitut à toute parcelle de puissance personnelle. Plus l’Etat intervient signifie toujours : plus l’individu est dépouillé.

La fonction première de toute communauté étant toujours de se reproduire, l’Etat doit donc, puisqu’il « est » (représente) la communauté, assurer la reproduction de la société marchande-capitaliste. C’est ce qu’on appelle, comme nous l’avons vu, la poursuite de « l’intérêt général »*.

L’intérêt général  est de garantir la valorisation du capital (sinon la production s’arrête).

L’Etat est amené à prendre de plus en plus en charge toutes sortes d’investissements lourds, tels que infrastructures, énergie, logements sociaux, hôpitaux, enseignement, recherche scientifique, etc., ce qui permet de baisser les coûts de mise en œuvre des capitaux privés. Par là aussi, l’Etat enfle donc régulièrement.

Dans le même temps, la concentration du capital en sociétés par actions désindividualise complètement la propriété; le capitalisme fonctionne de plus en plus comme « capital en général » (collectif), et non plus privé, avec son armée de fonctionnaires, de managers, de cadres, puissances intellectuelles de la production gérant collectivement et bureaucratiquement sa valorisation.

Le développement du capitalisme entraîne la disparition de la propriété privée, la « massification » des individus et accentue leurs divisions en grandes classes sociales, dont les conditions de travail et les comportements s’uniformisent.

La sphère étatique ne peut donc être pour ces individus qu’objet de mécontentement et d’insatisfaction: toujours trop contraignante dans son rôle de soumettre l’individu à l’intérêt général, jamais assez efficace dans son rôle d’être le moyen de satisfaire l’intérêt individuel.

Dire que l’Etat gère un « intérêt général », c’est dire qu’il prend en charge la vie d’une communauté.

Quelle est-elle? Il faut bien l’inventer puisqu’elle n’existe pas dans la société marchande des individus séparés. Ce sera la Nation, et l’intérêt général sera l’intérêt national.

L’individu qui revêt l’habit de citoyen devant l’Etat sera sommé de revêtir celui de patriote devant la Nation. Ce qui sera source d’innombrables exaltations meurtrières, la Nation se nourrissant, comme chacun l’apprend dès son plus jeune âge, du sang impur qui abreuve ses sillons.

fascisme 5Pour quelle raison l’idéologie de la  Nation est-elle nécessaire à la bourgeoisie?

C’est qu’à vrai dire toutes les créations de Nations n’ont qu’un point commun, une cause fondamentale: la lutte d’individus pour créer un marché à eux, c’est-à-dire un territoire, un cadre, où ils puissent être propriétaires, travailler, échanger et accumuler pour eux-mêmes. Ce qui amène les individus considérés à s’unir pour détruire les dominations empêchant cette souveraineté spécifique (pouvoir royal ou colonial, ou les deux à la fois).

Cette lutte peut, le cas échéant, mettre en avant la revalorisation d’une langue et d’une culture mises sous l’éteignoir par les dominants, puisque cela constitue un facteur supplémentaire de cohésion des dominés, et une « noble » justification.

Le cadre du marché est forcément borné puisque les intérêts de classe veulent le protéger d’une trop vaste concurrence. L’unité d’un marché nécessite d’ailleurs une unité administrative (un Etat), des règles fixant les usages et une langue commune. Ce qui explique que c’est, en général, les anciens cadres administratifs et linguistiques existants (royaumes, territoires coloniaux) qui ont été repris par les nouvelles Nations: c’est ainsi que la continuité territoriale devient un argument de l’éternité de la Nation comme forme de communauté humaine.

L’individu privé est relié aux autres par les marchandises par le marché.

Ne pouvant ni reconnaître l’inconsistance des fondements officiels de la Nation, ni reconnaître corrélativement qu’elle n’est que le cadre dans lequel s’organise une puissance marchande-capitaliste, les idéologues de la Nation ont dû la justifier par un prétendu caractère naturel.

Mais pour les communistes et les prolétaires les plus conscients, elle possède un caractère de classe, puisque alors la Nation est le cadre dans lequel des propriétaires privés, la bourgeoisie, organisent leurs activités en se protégeant des concurrents d’autres Nations, et la base à partir de laquelle ils partiront ensuite à la conquête du monde.

Fascisme et démocratie partagent la même idéologie nationale, à des nuances près, parce que ce sont deux formes politiques exprimant les mêmes rapports de production.

Le fascisme fonde son succès sur les échecs évidents, l’impuissance notoire de la démocratie à assurer une vie digne et correcte au peuple.

fascisme 3Le fascisme est un phénomène politique et social qui n’existe que dans une société capitaliste développée.

 

Il s’est construit sur toute cette période historique qui a vu les rapports de production marchands devenir hégémoniques. Dans le capitalisme, forme la plus évoluée de la société marchande, les individus sont définis comme propriétaires privés, séparés dans la production. Les individus fondent leurs connexions sociales dans et par l’échange des marchandises.

Le capitalisme a engendré, comme nous venons de le rappeler, des connexions (par les choses) obligeant les individus séparés à coopérer. Mais ces connexions par les choses cachent aux hommes leurs rapports profonds qui sont avant tout sociaux.

Au fur et à mesure que le capital enfle et se concentre, tout semble dépendre de lui de plus en plus.

C’est lui qui, embauchant les ouvriers, enrôlant la science et les techniques comme puissances à ses côtés, décidant de l’utilisation des moyens de production, les maîtrisant, semble organiser la coopération, être l’âme du travail collectif; à tel point que toute la force supérieure (à l’addition des forces individuelles) qu’engendre cette coopération, tout le progrès des méthodes productives, toute l’efficacité et l’innovation, semblent venir de son côté, lui être dus.

À ce titre, le capital est une  puissance incontournable. Il en résulte aux yeux des hommes, dominés par cette puissance mystérieuse (bien qu’elle ne soit qu’accumulation des travaux de toutes les générations), qu’elle est naturelle et vénérable.

Il n’y a pas pour eux de remise en cause du capital, mais seulement distinction entre les bons et les mauvais capitalistes.

L’association républicaine n’a donc pour objectif originel que de protéger et favoriser les travaux privés et le commerce des choses qui en sont issues. Elle apporte un « plus » (une protection, une garantie) à l’individu, un MOYEN à son service.

À cause de l’argent, chacun ne peut se lier concrètement aux autres, ne peut être relié aux individus dans l’échange de leurs qualités, fondement de la construction d’une vie plus riche et plus créative.

Au cours du vingtième siècle, se développe ce phénomène, en quelque sorte de vases communicants, que plus les individus perdent de maîtrise sur leurs conditions d’existence, plus ils sont désappropriés de toute qualité par le capital, et plus ils attendent de l’Etat (représentant à leurs yeux de la société) qu’il assure la satisfaction de leurs besoins, qu’il substitue sa puissance à la leur.

Avec le capitalisme moderne, ce phénomène atteint son apogée.

L’accumulation, sous la forme de capital, du travail des générations passées, ou « travail mort » selon la terminologie de MARX, entraîne non seulement la désappropriation des conditions du travail pour la majorité, mais de plus en plus la disparition même du travail (au sens capitaliste du terme) et « l’exclusion » d’un grand nombre de chômeurs.

« Exclus » des rapports fondant l’existence sociale de l’individu dans la société capitaliste, ils se retrouvent totalement dépendants de l’Etat et de ses aumônes. L’Etat est alors le maître qui décide de leur vie.

L’Etat est certes fort concret et visible, mais en définitive tout aussi fétiche dans le rôle qu’il est supposé avoir, puisqu’il est tout à fait illusoire de s’imaginer que les individus aient pu lui remettre une puissance sociale qui ne peut appartenir qu’à eux alors qu’ils sont les seuls sujets agissants, et qu’ils ont perdu cette puissance sociale dans les séparations marchandes (divisions du travail entre puissances intellectuelles et exécutants).

Dès lors, la Nation apparaît au grand jour, dépouillée de sa construction idéale originelle, pour ce qu’elle est: une communauté illusoire, idéologique.

Seulement le territoire où s’exerce la domination de la bourgeoisie nationale. Seulement le ghetto où règne, recrute et rançonne un gang particulier. Seulement un mythe, fondé sur des traits communs tirés du passé et extérieurs aux rapports sociaux fondamentaux entre les hommes vivants, qui seuls peuvent (ou pas) fonder une communauté.

Or, sous le capitalisme, la masse des individus ne peut nullement  fonder une communauté.

L’idéologie nationaliste a pour fonction d’y suppléer, en s’appuyant sur l’idée à courte vue que la bonne santé du capitalisme national est source de bien-être pour tous les ressortissants de la Nation (« tous sur le même bateau », même si certains galèrent dans les cales et d’autres se gobergent sur le pont).

Il n’est donc pas de lutte antifasciste conséquente, prenant le mal à la racine dans le but de l’éliminer vraiment, qui ne soit une lutte pour la réappropriation par tous des conditions de la production.

Cela ne veut pas dire que, dans cette lutte, il faille mettre un signe égal entre tous les démocrates et les fascistes. Parmi les démocrates, beaucoup sont attachés aux représentations idéales de l’égalité et des libertés individuelles que véhicule la démocratie. À ce titre, ils combattent les excès du fascisme. Mais combattre et vaincre sont deux choses différentes.

Ils ne peuvent pas le vaincre, c’est-à-dire l’éradiquer, sauf à prendre conscience de la nécessité de détruire ces rapports qui sont aussi ceux de l’Etat et de la démocratie.

Les communistes sont les premiers à rejeter l’Etat bourgeois pour ce qu’il est : un moyen de reproduction de la société de classe, un instrument du renforcement de l’exploitation ouvrière.

La lutte radicale est celle qui, détruisant l’Etat,   abolit les rapports de production capitaliste avec pour objectif principal d’installer un autre mode fondé sur la maîtrise par tous les individus des moyens de production de leur vie.

Pierre Lehoux – (d’après l’ouvrage de Tom Thomas, « Les racines du fascisme », éd. Albatroz)

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* LOUIS le quatorzième pouvait bien dire « l’Etat, c’est moi », cela ne signifiait pas l’existence de l’Etat comme appareil au service d’un intérêt général. Cela marquait au contraire clairement, sans équivoque, qu’il n’y avait d’intérêt que royal, le roi et ses sujets étant dans un rapport transparent de dépendance personnelle.