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Archives Mensuelles: mai 2016

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Nuit Debout, quelle espérance ?

Certains d’entre nous militent depuis longtemps dans de petites organisations révolutionnaires et des associations. D’autres sont éparpillés, sans parti, comme orphelins de la politique. N’importe quel militant anticapitaliste qui a la tête sur les épaules sait que ce n’est pas à travers les vieux partis corrompus et réformistes que se fera le changement de société tant attendu par les exclus, les travailleurs pauvres, les exploités, les chômeurs, les progressistes….

Ce n’est pas le PCF par exemple, qui depuis longtemps a décidé de jouer au gestionnaire et d’accepter la société de marché comme une évidence, qui mènera le combat de mise à mort du capitalisme. Ni le Front de Gauche ou le NPA, trop pénétrés par le réformisme. Le réformisme, c’est ce mot magique que toute la bourgeoisie a dans la bouche pour prôner le progrès, sous-entendu le progrès comme il la sert, déconstruction en règle de toute la pensée politique marxiste et de tous les acquis sociaux. Nous ne sommes pas nous-mêmes, communistes sincères, réfractaires à toute réforme. Il faut savoir s’adapter et le monde d’aujourd’hui est différent de celui de la Commune ou de la première guerre mondiale. Mais nous pensons que céder idéologiquement du terrain à la bourgeoisie est tomber dans le piège qui nous a été tendu tout au long du XXe siècle et en ce début de millénaire par la propagande capitaliste. Ce piège de la culpabilisation de notre bord en nous assimilant à l’échec des tentatives avortées qu’ont menées certains peuples de construire le socialisme, de la ringardise de notre combat…

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Pourtant qu’avons-nous constaté ? Un affaiblissement constant du camp communiste. Le PCF, auréolé de son rôle dans la résistance, était le premier parti de France en 1945. Mais la propagande bourgeoise externe d’un côté et le réformisme interne de l’autre (imprégné par cette propagande) l’ont pulvérisé. Face à cette débandade beaucoup de militants ont rejoints des groupuscules avec le besoin de se retrouver entre gens de combat, sur des positions communes. Mais la disparition du grand frère n’a fait qu’atomiser la famille, si l’union fait la force, notre division a fait notre faiblesse.

Aujourd’hui nous sommes face à un écueil persistant et un grave problème, notre incapacité à reconstruire un parti révolutionnaire de masse, capable de réunir le prolétariat et de contrecarrer les attaques des élites. Cependant nous percevons autour de nous, dans le peuple, dans la jeunesse, chez les travailleurs un besoin de plus en plus fort de se réunir et d’agir. Tel le slogan crié dans les manifs : « tous ensemble ». N’assisterions-nous pas à cela avec le phénomène Nuit Debout ?

Nuit Debout est partie de plusieurs facteurs. Contrairement à ce que des idéalistes voudraient faire croire elle n’est pas spontanée. Elle a été préparée par un groupe de réflexion issu des débats autour du film « Merci Patron » réalisé par François Ruffin. Film qui a connu un grand succès populaire. Ces militants de la première heure ont investi en nombre la commission « convergence des luttes » du mouvement. La volonté de départ était de faire les choses dans la légalité et de déposer des autorisations de rassemblement sur la place de la République afin de ne pas donner aux pouvoirs publics une bonne raison de faire intervenir la police. Ce groupe de départ s’est fait aider d’autres associations comme Droit au logement qui a déposé en même temps une demande d’occupation, rejoint par ATTAC et Solidaires. Rien n’est spontané dans ce processus.

Mais un petit groupe d’activistes, aussi déterminé soit-il, ne suffit pas à lancer un mouvement populaire de protestation. Ce serait trop beau ! Encore faut-il coïncider avec des luttes sociales, répondre à un besoin, avoir un catalyseur, un déclenchement. La lutte contre la loi El Khomri de réforme du Code du Travail a été ce catalyseur. Le premier rassemblement Nuit Debout a fait suite à la grande manifestation du 31 mars portée par les syndicats et les étudiants et lycéens. Sans cela Nuit Debout n’aurait jamais vu le jour.

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Alors qu’est-ce Nuit Debout ?
Si l’on peut rencontrer sur place des militants dits de la gauche radicale, on peut également s’apercevoir que beaucoup (la majorité) sont des nouveaux venus affiliés à aucune organisation. Des jeunes, en grand nombre, qui n’ont jamais eu d’autres parcours militants avant de se retrouver tous les soirs Place de la République.

Si la volonté de départ affichée de convergences des luttes est bien le socle de ce mouvement, il était normal que des militants issus de groupuscules révolutionnaires dont il était question plus haut s’y retrouvent, ainsi que des syndicalistes.

Quant aux partis traditionnels de gauche ils ne pouvaient se permettre d’abonder dans le sens d’une division par rapport à leurs propres structures, face à la naissance d’un mouvement qui pourrait les vampiriser voire les balayer. De toute façon, la sauce ne pouvait prendre qu’en dehors d’eux, les partis traditionnels ont failli et sont puissamment déconsidérés !
C’est d’ailleurs l’un des problèmes que rencontre Nuit Debout, cette défiance envers les partis. Car créer quelque chose de neuf, hors des structures jusqu’ici éprouvées, c’est ce qui est envisagé et désiré, est-ce possible ?

Nous avons vu que les tentatives récentes de création de mouvement horizontaux tels que les Indignés, Occupy Wall Street, Syrisa ou encore Podemos se sont heurtés à la réalité du fonctionnement en société. Point de lutte sans organisation, et pas d’organisation sans leaders. De plus, sans perspective claire, sans un but affiché, revendiqué, il est plus difficile d’arriver. On entend souvent dire que l’on ne sait pas où mèneront les Nuits Debout, que la dynamique se crée en agissant.

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Beaucoup de militants de la Nuit Debout balayent le passé, s’opposent aux leaders, leur position part d’un bon sentiment : tout le pouvoir au peuple, personne au-dessus des autres, tous égaux. En cela se fonde l’exigence démocratique prônée dans tout le mouvement. Car de démocratie il est continuellement question, toutes les décisions sont votées en AG (assemblées générales).

Les propositions proviennent la plupart du temps de commissions : commission féministe, commission convergence des luttes, commission communication, commission grève générale, commission économie, commission accueil et sérénité (SO), etc. Cette exigence égalitaire produit parfois des effets inattendus comme l’opposition aux meneurs et idéologues, à tous ceux qui pourraient être suspectés de tirer la couverture à eux tels François Ruffin ou Frédéric Lordon et qui se voient critiqués quand ils gardent la parole trop longtemps ou quand ils sont trop en avant.

Mais les critiques les plus violentes proviennent bien sûr du camp d’en face, des médias bourgeois, des intellectuels réactionnaires, des politiciens de la classe dominante. Tant que le mouvement semble démocratique, citoyen, il est difficile de taper dessus. Et difficile de récupérer un mouvement où les leaders comme les partis traditionnels sont exclus. L’extrême-droite essaye bien depuis le début de s’infiltrer mais se heurte à la vigilance des militants dont l’antifascisme est un point sur lequel il n’y a pas à tergiverser. Alors il faut trouver des failles, envoyer des provocateurs, tel Finkielkraut qui ne pouvait que se faire houspiller, ou des agents du Système tel Yánis Varoufákis, ex-ministre de l’économie du gouvernement Syrisa en Grèce qui le lendemain de sa visite place de la République allait visiter notre ministre Emmanuel Macron et dire du bien de lui !

Si Nuit Debout ne sait pas où sa mobilisation l’emmènera, nous le savons encore moins. Est-ce un nouvel élan révolutionnaire ? Un nouveau parti en gestation ? Ou au contraire une organisation moderne de lutte ? Un mouvement d’autogestion ? Un rassemblement de petits bourgeois ? Un mouvement nocturne coupé du monde du travail où les gens qui se lèvent ne veillent pas la nuit ? Un nouveau mai 68 en puissance ?
Ce mouvement est fragile, même s’il a essaimé dans des dizaines d’autres villes françaises.
Qu’en sera-t-il si sa revendication initiale, le refus de la « loi travail », échoue ? Ou au contraire s’il ya victoire ? Peut-on espérer un embrasement, une contestation globale des « institutions » politiques et du système économique ? Personne ne peut le dire.

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Nous, militants communistes, croyons qu’il faut une organisation solide, structurée, pour en faire l’outil de renversement du capitalisme. Et que cette organisation pour devenir un parti révolutionnaire, doit avoir des bases d’actions sans équivoques et un programme. Ce qui manque encore à Nuit Debout. Alors peut-être que ce mouvement n’est qu’un soufflet qui va se dégonfler, mais de voir tous ces jeunes prendre la parole publiquement, de se confronter, de s’emparer des questions sociales, de leur avenir, c’est vivifiant. De les voir rejeter les organisations passées et de les voir petit à petit s’organiser à leur tour c’est un plaisir. Et par-dessus tout, de voir ce monde là se politiser et reprendre la voie de la lutte c’est une joie.

                                                                                                      Jean-Marc A.

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