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Un dossier/bilan fort intéressant sur le mouvement des Gilets Jaunes. Nous en re-publions de larges extraits, l’intégralité est à lire sur le site de « robingoodfellow » (voir le lien ci-dessous). (Les endroits où nous avons effectué des « coupes » sont matérialisés par …/…)

http://www.robingoodfellow.info/pagesfr/rubriques/Lutte_des_classes_en_France_2018_2019.htm

La lutte des classe en France 2018-2019 Le mouvement des  » Gilets Jaunes » 

Le détonateur du mouvement des « gilets jaunes » a été l’augmentation de la taxe sur les carburants. Depuis le mouvement a été bien au-delà de ce qui passait, au départ, comme une protestation d’automobilistes provinciaux. Il en est venu à poser plusieurs questions parmi lesquelles celle des impôts et de la réforme fiscale. Celle-ci figure parmi les revendications les plus partagées ce qui est en cohérence avec le fait que le mouvement s’est d’abord présenté comme une révolte fiscale.

Pour le marxisme, la revendication d’une baisse des impôts relève d’une lutte interclassiste qui intéresse surtout la bourgeoisie et encore plus la petite bourgeoisie sans apporter grand-chose au prolétariat. Le prolétariat n’est pas pour autant indifférent à cette question et défend constamment sa politique fiscale.

Les revendications du mouvement, notamment en matière fiscale, montrent que le prolétariat, tout en jouant un rôle déterminant dans le mouvement des gilets jaunes puisqu’il y a apporté sa puissance sociale et ajouté des revendications qui lui sont propres, reste sous la direction politique et idéologique de la petite-bourgeoisie.

La lutte immédiate qui caractérise le prolétariat est clairement une lutte pour le salaire (y compris pensions et minimas sociaux) tout en sachant que l’objectif que poursuit le prolétariat révolutionnaire est l’abolition du salariat. Bien entendu, et du fait de son intervention massive dans ce mouvement des gilets jaunes, des revendications prolétaires portant sur les salaires et les pensions ont rapidement émergé. Cette irruption de la question du salaire a assez vite contraint Macron et son gouvernement de défense de l’ordre bourgeois à faire des concessions. Bien qu’il s’agisse de miettes, comme l’a très bien compris le mouvement, les concessions du 10 décembre représentent bien plus que n’en ont obtenu toutes les journées d’inaction syndicales qui n’avaient d’autre finalité que d’étouffer les luttes. Cela aussi le mouvement des gilets jaunes l’a bien compris. C’est d’ailleurs en tirant les leçons des pratiques des bureaucraties syndicales que le mouvement a abouti à la conclusion qu’il fallait les mettre à l’écart tandis que celles-ci n’ont pas cessé de le dénigrer en mettant en relief et en montant en épingle ses dimensions les plus réactionnaires.

Le mouvement a pris des formes inédites qui s’expliquent, pour une part, par les évolutions dans la composition des classes.

Des retraités, chômeurs et sans réserve en prise directe avec l’Etat

L’espérance de vie a fortement augmenté depuis la fin de la deuxième guerre mondiale. Non seulement la population mondiale a augmenté de plus de 4 milliards d’habitants ces 70 dernières années mais l’espérance de vie a progressé globalement d’environ 20 ans. Cette moyenne ne doit pas cacher les disparités dans l’espérance de vie entre les plus riches et les plus pauvres ou entre les hommes et les femmes. Comme des lois sociales, remises en cause en permanence, permettent, dans les pays les plus riches, de partir à la retraite tandis que le taux de natalité diminue, la part des retraités dans la population totale augmente. L’espérance de vie en bonne santé, particulièrement en France, reste assez loin, de l’espérance de vie totale. Dans nombre de pays, la majeure partie de la dernière période de la vie est une vie en mauvaise santé. C’est dans cette époque de la vie que les dépenses de santé sont les plus élevées.

En France, les retraités représentent environ 16 millions de personnes soit près du ¼ de la population. En relation avec cette évolution, le montant des pensions et minimum vieillesse est passé de 5,9% du PIB en 1959 à environ 14% du PIB de nos jours. D’autre part, les dépenses de santé sont passées de 3% environ du PIB en 1950 à 12% en 2018. Les défaites successives du prolétariat depuis ces 20 dernières années devraient ramener cette part à un peu plus de 11% dans les décennies à venir. Ces perspectives, tracées par l’Etat bourgeois, postulent cependant que le mode de production capitaliste ne connaîtra pas de grandes crises de surproduction, ni de faillite de l’Etat, ni une exacerbation de la concurrence entre les nations, ni de perspectives de guerre, ni de conséquences imprévues du dérèglement climatique, ni de luttes de classes, … toutes choses qui font émettre bien des doutes sur les projections de la bourgeoisie. D’ailleurs, malgré les satisfecit que se décerne la bourgeoisie, la purge n’est pas terminée comme le montrent les politiques menées par le gouvernement Philippe et les réformes prévues.

Comme les retraités, généralement, ne travaillent plus, ils ne peuvent pas faire grève ni occuper leur entreprise et donc c’est par des actions sur le territoire qu’ils peuvent s’exprimer. Bien sûr, les retraités ne sont pas une classe sociale, ni un groupe homogène et il faut les rattacher à leur classe d’origine. Mais, pour la retraite de base (et plus le salaire était bas plus cette retraite de base constitue une part importante des pensions) c’est l’Etat qui fixe les règles de la revalorisation et le gouvernement, outre l’augmentation de la CSG, s’est employé à ne plus compenser l’inflation tout en augmentant les taxes sur le carburant.

Aux retraités se sont joint également des chômeurs et des sans réserves (RSA, …) qui eux aussi ne peuvent qu’être directement en prise avec l’Etat ou des organismes publics.

L’incidence de la petite bourgeoisie… 

Quant aux petits bourgeois du type classe moyenne traditionnelle (artisans, petits commerçants, paysans), l’entreprise étant réduite à leur seule personne, le conflit ne passera pas par là. Il en va de même pour cette fraction des classes moyennes (auto-entrepreneurs, travail indépendant moderne) dont la résurgence récente est le produit des contradictions de la production capitaliste. Ils semblent être fortement mobilisés dans le mouvement, ce qui n’a rien de surprenant compte tenu de la très grande précarité de leur statut. Quant à la petite-bourgeoise capitaliste, il est évident qu’elle ne veut pas que le conflit passe par la grève dans l’entreprise.

Et celle du prolétariat

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Enfin, les prolétaires (qui ont joué un rôle décisif dans la vigueur et la dynamique du mouvement et l’apparition de revendications de classe) considèrent que la grève alors qu’ils travaillent souvent dans de petites ou très petites entreprises serait inefficace compte tenu du poids social de ces entreprises. D’autre part, compte tenu de leur taille, le risque de les faire disparaître est pris en compte dans l’appréciation de la situation. De plus, alors qu’ils luttent parce que les fins de mois sont difficiles, une perte supplémentaire de salaire du fait de la grève représente un sacrifice d’autant plus important. Last but not least, ce serait une occasion de retrouver une emprise syndicale (c’est également le cas pour les classes moyennes salariées qui sont également une composante du mouvement) qu’ils se sont efforcés jusqu’à présent d’écarter.

Qui plus est, le mouvement a commencé à l’initiative de représentants de la petite bourgeoisie (classe moyenne)des régions dites « périurbaines » passionnés d’automobile ! La classe moyenne, au sens marxiste du terme, prédomine dans la direction du mouvement. Il en va de même, et c’est bien plus important, de l’alignement politique. Au-delà de la composition sociale de la direction du mouvement, le prolétariat se place sous la direction politique de la petite-bourgeoise au sens générique du terme (classe moyenne et petite bourgeoisie capitaliste). Mais c’est le prolétariat, la classe du travail salarié soumis au capital, qui est largement majoritaire dans le mouvement. Les classes moyennes traditionnelles (artisans, petits commerçants qui n’emploient pas de salariés) et la petite bourgeoisie (capitaliste) sont surreprésentées dans les gilets jaunes alors qu’ils ne forment que 10% des effectifs. La masse des ouvriers (14%), des employés (33% ; ils sont surreprésentés) – ce qui montre également l’importance des femmes dans le mouvement puisqu’elles sont souvent dans la catégorie des employés -, des cadres (5%) auxquels il faudrait ajouter une majorité de retraités et de chômeurs qui constituent un quart des effectifs, est un élément déterminant de ce mouvement et c’est leur action qui l’a fait évoluer en lui faisant porter des revendications de classe. Ce qui est mal connu est la proportion de salariés qui vivent du revenu (impôts, dépenses du revenu d’autres classes) et donc ne sont pas soumis au capital (nouvelles classes moyennes salariées[16]) tout comme la part de ces travailleurs indépendants qui relèvent du développement contradictoire de la production capitaliste.

Une organisation horizontale reposant sur la démocratie directe

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D’autre part, les réseaux sociaux ont permis de s’affranchir des représentations de « corps intermédiaires », comme les syndicats, et mis l’ensemble des partis à distance. Ce faisant, après l’occupation spontanée et locale des ronds-points et les premières manifestations du 17 novembre, s’est très rapidement ajouté l’appel récurrent à manifester chaque week-end, au cœur des grandes villes et surtout à proximité directe des lieux de pouvoir et des quartiers huppés. Cela aussi a un caractère inédit, qui contraste avec les journées d’action syndicales et leurs défilés normalisés, convoqués en semaine sur des parcours balisés et loin des lieux « sensibles », promenades depuis longtemps désertées pour leur totale impuissance. Au contraire, les manifestations du samedi ont peu à peu mobilisé de nouvelles vagues de prolétaires (avec ou sans le gilet), notamment issus des banlieues des grandes villes. Tous ces facteurs ont contribué à donner cette forme à un mouvement qui se confronte directement à la répression de l’Etat et qui touche toute la France et fait des émules dans le Monde.

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Des analyses de classes primaires

Le mouvement communiste s’est divisé entre les tenants d’un aristocratisme indifférentiste et les suiveurs d’un mouvement dont on édulcore les contradictions de classes.

A ceux qui dénigrent le mouvement parce qu’il ne marche pas derrière le « drapeau du prolétariat », il convient de rappeler qu’il a d’ores et déjà obtenu plus que toutes les mobilisations syndicales, soi-disant sous ce drapeau-là, et qui étaient autant de moyens pour étouffer les luttes prolétaires et les conduire à la défaite.

Pour dénigrer le mouvement, tous les arguments ont été employés et on n’a cessé de mettre en avant toute la panoplie du « politiquement correct » (sexisme, racisme, antisémitisme, discrimination envers les homosexuels, alcoolisme, fumeur, pollueur, …) et, cerise sur le gâteau, l’assimilation de la violence avec ce qui vient d’être énuméré. Il suffit ensuite d’extrapoler de faits réels mis en exergue une signification et une tendance du mouvement qui justifient surtout de ne pas s’en mêler sinon de le combattre et de le réprimer. A l’instar des petits-bourgeois et bourgeois démocrates, nombre de sectes communistes n’ont fait que montrer tout le mépris de classe dont elles sont capables.

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Il est évident que le mouvement est interclassiste et que le prolétariat, tout en faisant valoir ses propres revendications, est à la remorque de la petite-bourgeoisie dont il constitue politiquement la gauche. Le prolétariat n’y existe pas en tant que parti politique indépendant mais la plupart des représentants du mouvement communiste semblent ignorer que cela fait plus de 90 ans que cette situation existe. C’est d’ailleurs pour cela que cette période est caractérisée de période de contre-révolution. On peut certes tenir le discours suivant : « Nous sommes toujours dans une période de contre-révolution. Nous ne pouvons que commenter ce mouvement et défendre la théorie révolutionnaire pour faciliter la reformation du parti communiste de demain ». En même temps, ce parti ne surgira pas ex nihilo mais il sera produit par la classe en lutte. Cette lutte elle-même s’inscrit dans un processus. Comme nous nous en sommes déjà expliqués, nous surveillons plus attentivement, sans nous départir de la plus grande prudence, l’évolution de la lutte des classes depuis quelques années, car il est possible que de nouvelles perspectives s’ouvrent au prolétariat. En tout état de cause, nous ne pouvons que blâmer l’attitude aristocratique qui consiste à regarder ce mouvement avec des gants blancs en se pinçant le nez. Et nous renvoyons à la citation de Lénine placée en exergue. Un parti communiste devrait intervenir dans ce mouvement et en contester la direction à la petite-bourgeoisie en faisant valoir ses revendications et mots d’ordre.

 L’absence depuis plusieurs décennies du parti de classe n’a d’ailleurs pas empêché le prolétariat de mener une action politique, donc une lutte de classe, en faisant pression sur l’Etat et en arrachant depuis un siècle bien des avantages passés dans la loi (santé, scolarité, temps de travail, salaire, …) tout en laissant les classes dirigeantes en tirer le meilleur parti. Et cela n’a été obtenu qu’au prix de leur remise en cause permanente, qu’à la condition du renoncement du prolétariat à ses buts historiques, à son inexistence en tant que parti politique organisé, indépendant et opposé à tous les autres partis, ce qui est la condition indispensable pour faire triompher son programme historique : la société sans classes. Durant toute cette période, le prolétariat n’aura été que l’extrême gauche de la démocratie.

Si l’action du prolétariat ne dépend pas de l’existence d’un quelconque parti, celui-ci a pour fonction de généraliser et d’unifier le mouvement spontané du prolétariat. Ce n’est que dans le parti que science, conscience, volonté et instinct convergent pour transformer l’action du prolétariat en action de classe consciente de ses buts historiques. Mais ce parti est une création de la classe ; il resurgira à travers un long processus de luttes. Ce ne sera pas une création ex nihilo mais un produit de la classe en lutte, lutte qui elle-même s’inscrit dans un processus. Il est tout de même intéressant que ce mouvement des gilets jaunes tienne tous les partis bourgeois ou réformistes à l’écart, y compris ceux qui n’ont jamais gouverné.

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Il est toutefois fallacieux de présenter le mouvement comme celui de « petits patrons » (sous-entendu une petite bourgeoisie capitaliste), …/… ou encore, d’affirmer, …/… qu’il s’agit d’un mouvement des classes moyennes traditionnelles ruinées par le développement de la production capitaliste, c’est-à-dire ce qui relève des anciennes classes moyennes (paysans, artisans, petits commerçants). Le marxisme les range également sous l’étiquette de petite bourgeoisie dans la mesure où elles aspirent à devenir capitalistes et également parce que les frontières sont poreuses entre la petite bourgeoisie capitaliste qui emploie peu ou par intermittence des salariés et cette petite bourgeoisie classe moyenne qui n’en emploie pas ou très occasionnellement. En même temps, ce qui leur donne un côté hybride et instable mais aussi une dimension potentiellement révolutionnaire s’ils adoptent le point de vue du prolétariat, ces classes moyennes anciennes sont régulièrement précipitées dans le prolétariat par la ruine de leur activité. Les témoignages d’une paysannerie, par exemple, accablée de dettes et soumise à la baisse des prix de production, vivant avec des revenus bien inférieurs au salaire minimum tout en travaillant le double du temps le montrent de manière éloquente.

…/… à côté du déclin des anciennes classes moyennes traditionnelles, nous assistons à la résurgence d’une classe moyenne (travailleur indépendant) sous l’effet des contradictions du mode de production capitaliste dans les pays les plus développés et de la France en particulier. Le développement de petites et de micro entreprises, et la reconnaissance du fait qu’elles contribuent à la création d’emplois, doit être vu comme une des modalités du déclin relatif du capitalisme français sur le marché mondial. Ces entreprises pour diverses raisons que nous n’allons pas développer ici, disposent de moins de valeur ajoutée par personne que dans les grandes entreprises. C’est à la fois le signe et la modalité d’un affaiblissement relatif des pays capitalistes les plus développés. Les statuts juridiques les plus précaires comme celui de micro-entrepreneur (auto-entrepreneur) permettent de contourner les lois sociales propres au salariat et rendent possible ce qui est le lot de nombre de paysans : travailler beaucoup pour gagner très peu. Déjà Kautsky, puis Lénine, qui le reprenait, avaient mis en évidence que nombre de professions indépendantes n’étaient qu’une tentative désespérée pour s’échapper de l’armée industrielle de réserve. Il en va de même aujourd’hui pour nombre d’acteurs qui ont des statuts sociaux qui ne sont que l’antichambre ou le sas de sortie de Pôle Emploi quand ils n’y sont pas contraints par certaines entreprises pour pourvoir travailler avec elles. Les phénomènes dits d’ubérisation (mais comme le montre l’exemple de Telefonica que nous avons traité sur notre blog, il ne s’agit pas uniquement de cas liés aux nouvelles technologies de l’information) et les luttes en retour qu’elles provoquent (par exemple les coursiers de Deliveroo, les protestations des taxis contre la concurrence déloyale, des chauffeurs d’Uber sur le prix des courses, etc.) relèvent de la modernisation de formes connues dans le passé comme les tacherons, le travail à domicile, le semi-prolétariat. Une bonne partie de ces classes moyennes par force ne rêve que d’une chose : devenir prolétaire ! Dans l’oscillation entre la bourgeoisie et le prolétariat, elles penchent facilement vers le prolétariat. En tout état de cause, le marxisme n’a jamais traité ces classes (y compris la petite-bourgeoisie capitaliste) comme si elles formaient une masse réactionnaire avec la bourgeoisie contre le prolétariat.

Que le mouvement soit interclassiste et sous l’emprise d’une idéologie bourgeoise ou des classes moyennes personne de la niera. Les idées dominantes sont les idées de la classe dominante. Mais non seulement quel grand mouvement mais même quelle révolution n’a pas été interclassiste ?

La Commune de Paris n’était-elle pas traversée par le patriotisme et les réminiscences de la Révolution française ? Au sein du conseil de la Commune, les ouvriers proprement dits étaient minoritaires et les internationaux côtoyaient les blanquistes et les jacobins. Cela a-t-il empêché Marx de dire qu’il s’agissait essentiellement d’un gouvernement ouvrier ? Engels n’y a-t-il pas vu une réalisation de la dictature du prolétariat ?

Dans la Russie révolutionnaire, le soviet de Petrograd accueillait, à l’initiative des bolchéviks, des représentants des soldats, c’est-à-dire, pour la très grande majorité, des paysans, c’est-à-dire des petits-bourgeois (classe moyenne ancienne). Le soviet de Petrograd, donnait de droit, des places au bureau à des représentants des divers partis (menchéviks, socialistes-révolutionnaires, bolchéviks, …). Le gouvernement qui sort de la révolution d’Octobre est un gouvernement ouvrier et paysan. Bien plus, pour venir au pouvoir le parti bolchévik a repris le programme agraire de la petite-bourgeoisie ; celle-ci (les partis qui la représentaient) se montrant incapable de se détacher de la bourgeoisie et d’appliquer leur programme. En même temps, Lénine ne cesse d’appeler à la différenciation des classes et à l’indépendance du prolétariat. Il encourage les ouvriers agricoles à former des syndicats, à constituer des soviets indépendants ou au moins au sein des soviets paysans des formes d’organisation qui leurs sont propres si la première solution n’est pas possible, idem pour les semi-prolétaires (paysans pauvres partiellement salariés). Il revendique des modifications dans la désignation des députés afin donner plus de poids aux représentants du prolétariat.

De l’arriération du mouvement

On ne peut nier qu’il y ait eu et qu’il y ait encore des expressions qui montrent l’arriération de certaines composantes du mouvement. Dans la mesure où elles traversent la société, elles traversent aussi les gilets jaunes, mais on peut observer des foules de cas inverses comme, par exemple, le rôle des femmes dans la direction et l’initiative du mouvement – c’est notamment une femme (noire qui plus est) qui a lancé la pétition contre la hausse des taxes sur les carburants.

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Enfin quel que soit le rôle de l’extrême droite et de l’ultra-droite, lui aussi mis en exergue pour discréditer le mouvement et pour polariser les élections à venir, y intervenir est une raison de plus pour ne pas le laisser sous son influence. Selon les observateurs, les abstentionnistes sont très présents et ils sont au-delà des partis que ce soit la France Insoumise ou le Rassemblement National qui tous ont mis la pédale douce pour calmer le mouvement en espérant capitaliser dans les urnes à l’occasion des élections européennes.

Bien entendu, personne ne verra dans la présence des drapeaux tricolores le signe d’une lutte exemplaire. Nationalisme des stades pour les uns, et surtout avec d’autres symboles, une référence à la Révolution française pour la plupart, il confine au mieux le mouvement dans le cadre du socialisme bourgeois ou petit-bourgeois. Et, pour autant que le mouvement ait fait des émules dans le monde, il n’a jamais pris la peine d’esquisser une unité internationale. Maintenant lui opposer, comme gage de « pureté », l’emblème du drapeau rouge, alors que tous les symboles comme le vocabulaire du mouvement communiste sont passés à la contre-révolution, est absurde. Quant à ceux qui prennent en considération le mouvement, ils se mettent à parler au nom du « peuple », tandis que d’autres rêvent de faire disparaître les classes ou à défaut nous disent qu’il faut apprendre à parler à plusieurs classes à la fois. Bref, on rechute rapidement dans le socialisme petit-bourgeois.

De la révolution permanente

Il existe toujours un décalage entre la volonté (la dynamique du mouvement) et la conscience. Le mouvement est complexe, multiforme, interclassiste, parcouru de contradictions. Il a évolué, sous l’influence du prolétariat, vers des revendications liées au pouvoir d’achat (présentation qui laisse la possibilité d’une alliance interclassiste) et à travers des revendications de démocratie directe dont le Référendum d’initiative citoyenne ou populaire vise une action politique qui s’en prend à l’exécutif et potentiellement peut aller bien au-delà. Pour les gilets jaunes, la démocratie représentative de la république bourgeoise est discréditée. A tel point qu’ils ne veulent pas eux-mêmes de représentants. Le mouvement réclame ainsi une démocratie directe susceptible de leur permettre de se saisir d’une question. Nous reviendrons sur ce sujet.

Pour le marxisme la révolution s’inscrit dans un processus nécessaire. Pour arriver à 1793, il faut en passer par 1789, pour arriver à Octobre, Février était nécessaire. Cette analyse, c’est-à-dire la stratégie de révolution permanente, ne concerne pas uniquement la révolution bourgeoise anti-féodale mais aussi la république démocratique. Il s’agit toujours de pousser la démocratie jusqu’au bout, de faire en sorte que les obstacles à l’affrontement entre le prolétariat et le capital soient le plus possible aplanis de manière à faire ressortir dans sa nudité le rapport d’exploitation, le rapport entre le capital et le travail. Pour que ce soit le tour du parti prolétaire, il faut que les autres partis se soient épuisés au pouvoir ou déconsidérés en se montrant incapables de traiter les questions posées par le processus révolutionnaire.

Axes d’intervention

Dans les axes de revendication et de propagande nous pouvons mettre en avant :

·         le soutien aux victimes des violences policières

·         l’amnistie pour les condamnés,

·         la revendication de l’abrogation des lois qui limitent la liberté d’expression et entravent la liberté de manifestation

·         la suppression de tous les impôts indirects ; impôt proportionnel sur le revenu ;

·         la suppression de l’héritage au-delà d’un certain seuil.

Et rappeler quelques points de toujours du programme communiste qui font écho au mouvement immédiat :

·         Réconciliation de la ville et de la campagne ; harmonisation de la population sur le territoire ; suppression des grandes villes, etc.

·         Approfondissement de la démocratie

·         Nécessité de l’autonomie du prolétariat, du parti politique de classe, de la conquête du pouvoir politique et d’un gouvernement prolétarien, dictature révolutionnaire du prolétariat

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Le virus xénophobe se répand de plus en plus dans la sphère politique et dans les médias. C’est oublier bien vite que le capitalisme a besoin de travailleurs migrants à bas salaires et sans droits pour restaurer autant que faire ce peut sont taux de profit.

« C’est pas les immigrés, c’est pas les sans-papiers, c’est le capitalisme qu’il faut virer !»

Saïd BOUAMAMAS nous propose sur son blog une piqure de rappel, à lire ci-dessous ou sur :

https://bouamamas.wordpress.com/2019/04/22/immigration-et-lutte-des-classes/#more-439

Immigration et lutte des classes

Les polémiques sur une immigration qui volerait le travail des nationaux et son instrumentalisation par le patronat pour faire pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail de ceux-ci sont récurrentes. Elles resurgissent à chaque campagne électorale et donnent lieu à des affirmations allant dans toutes les directions. Il n’est pas inutile de rappeler quelques fondamentaux.

La mise en concurrence généralisée des forces de travail est une des caractéristiques du mode de production capitaliste. Pour ce faire toutes les différences (d’âge, de sexe, d’origine nationale, de culture, etc.) constituent des facteurs sur lesquels s’appuient l’idéologie de la classe dominante dans son travail inlassable pour empêcher l’émergence d’une conscience commune d’appartenance à une même classe sociale. L’unité de la classe ouvrière n’est donc pas une donnée première mais au contraire le résultat d’un travail politique et idéologique d’unification. Sans un tel travail la classe ouvrière apparaît comme divisée, parcellisées et hiérarchisée en de multiples catégories: travailleurs précaires et travailleurs stables, nationaux et immigrés, jeunes travailleurs et moins jeunes, etc. En raison des préjugés hérités de l’histoire coloniale le clivage entre la partie « nationale » de la classe ouvrière et sa partie «immigrée», reste un des outils contemporains principaux de division.

Pour saisir les enjeux des transformations actuelles liées à la nouvelle phase de mondialisation capitaliste, il convient d’avoir à l’esprit le modèle antérieur et la place qu’y tenait l’immigration. Compte-tenu de la taille limitée de cet article, nous résumons à trois les fonctions jouées par la force de travail immigrée au sein du processus de production et de reproduction du capitalisme.

L’instance économique: la force de travail immigré comme variable d’ajustement structurel

Les débuts du mode de production capitaliste sont marqués par la quête de force de travail. En fonction des réalités nationales les réponses vont être différentes. En Angleterre la ruine de l’économie paysanne c’est-à-dire l’expropriation organisée des petits paysans fut la réponse principale. Elle ne fut cependant pas la seule comme en témoigne la forte immigration ouvrière irlandaise du fait de la situation coloniale de ce pays. En France la faiblesse démographique mais aussi les capacités de résistance de la petite et moyenne paysannerie depuis la révolution de 1789 (dont il ne faut pas oublier le caractère agraire et antiféodal) oriente la soif de force de travail vers un appel à l’immigration. Aux USA la colonisation qui est dans le même temps une exportation du mode de production capitaliste, le besoin de force de travail se traduira par l’appel massif à l’esclavage et à l’immigration. La fonction d’ajustement de l’immigration commence ainsi dès l’aube du capitalisme dans des formes et des ampleurs différentes selon les spécificités nationales.

Mais la fonction d’ajustement de l’immigration ne s’arrête à ce premier âge du capitalisme. La tendance à la circulation du capital vers les secteurs à forts profits a pour conséquence le besoin de faire circuler la force de travail. Ce besoin de circulation se heurte au rapport de forces entre le capital et le travail à chaque moment historique dont une des dimensions est la lutte des travailleurs pour les sécurités sociales. La lutte entre le capital et le travail peut ainsi se lire également comme antagonisme entre le besoin de circulation de la force de travail pour le capital et revendications de sécurités sociales pour les travailleurs. La force de travail immigrée est ainsi une nécessité du capitalisme non seulement en termes de besoin quantitatif de force de travail, mais également en termes de disposition de cette force de travail au bon endroit, dans les bons secteurs, etc. c’est-à-dire que la force de travail immigrée garde sa fonction d’ajustement structurel jusqu’à aujourd’hui.

Pour illustrer cette fonction citons le directeur de la Population et de la Migration, Michel Massenet résumant en 1962 le besoin massif d’une force de travail immigrée:

«La concurrence dans le marché commun ne sera supportable que si notre pays dispose d’une réserve de main d’œuvre lui permettant de freiner l’inflation salariale. Un apport de travailleurs jeunes non cristallisés par l’attachement à un métier ou par l’attrait sentimental d’une résidence traditionnelle augmente la mobilité d’une économie qui souffre des «viscosités» en matière de recrutement de main d’œuvre

Simplifions ce vocabulaire autour des trois idées clés de cette déclaration :

  1. Les travailleurs nationaux sont trop organisés et combatifs pour leur imposer une baisse des salaires et des conditions de travail ;

  2. Ils sont trop attachés aux droits liés à un métier et au fait d’avoir un logement décent ;

  3. Il faut donc constituer une nouvelle strate inférieure dans le monde du travail.

Dès cette période et de manière organisée, la stratification du monde du travail à partir du marqueur de la nationalité et de l’origine est posée. Cette fonction économique d’ajustement peut se formaliser dans la formule suivante : « premiers licenciés, premiers embauchés». Les restructurations et les crises de surproduction cycliques sont l’occasion de licenciements massifs de la force de travail immigrée, rendue ainsi disponible pour migrer une nouvelle fois, mais cette fois-ci vers d’autres secteurs économiques. Les périodes de reprise (et l’incertitude qui pèse toujours sur leur durée et leur ampleur) sont pour les mêmes raisons des moments d’embauches importantes de force de travail immigrée.

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D’autres catégories de la population jouent également cette fonction d’ajustement : les femmes et les jeunes. Ces trois catégories ont en commun d’être plus précarisées que le reste du monde du travail, c’est-à-dire de disposer de capacités moindres de résistance face à l’instabilité imposée par les besoins du capital. A l’exploitation commune de tous les travailleurs s’ajoutent pour ces catégories une surexploitation ou une discrimination. La question de la place de ces catégories dans les organisations syndicales et politiques est donc à poser, de même que celle de la place de leurs revendications dans l’agenda de ces organisations. Faute de la prise au sérieux de ces questions un décalage grandissant s’insinue entre les différents segments de la classe ouvrière.

L’instance politique: la force de travail immigrée comme modalité de gestion du rapport de classes

La seconde fonction dévolue à l’immigration dans la logique du mode de production capitaliste est politique. Elle consiste à utiliser la force de travail immigrée pour affaiblir les résistances ouvrières. Cela et rendu possible par l’existence d’un droit à plusieurs vitesses complété par un système de discriminations systémiques contraignant cette partie de la classe ouvrière à accepter des conditions de salaires et de travail inférieures à celles que le rapport de forces a imposé pour le reste de la classe. De manière générale la force de travail immigrée est utilisée pour « libérer » les ouvrier nationaux des secteurs et des postes de travail les plus durs, les plus flexibles, les plus dangereux, les plus instables. Cet aspect est repérable dans chacun des pays capitalistes dans la statistique des maladies professionnelles, des accidents du travail et des espérances de vie.

La force de travail immigré est ainsi un élément de négociation avec les organisations ouvrières, les concessions aux ouvriers nationaux se réalisant sur la base d’un traitement discriminatoire de la composante immigrée de la classe ouvrière. Le chauvinisme et/ou le racisme sont alors un excellent outil idéologique pour rendre «naturel» et même «souhaitable» cette discrimination. La frontière de la nationalité est ici utilisée pour masquer la frontière de la classe sociale. A la division entre un «nous» ouvrier et un «eux» capitaliste est substituée un clivage entre un «nous» national et un «eux» immigré. Citons le cas français à titre d’exemple. Pendant toute la durée des dites «trente glorieuses» le niveau de vie de la classe ouvrière «nationale» a progressé du fait des mobilisations sociales. Dans la même période la composante immigrée de la classe ouvrière a été parquée dans des bidonvilles. Décrivant les recrutements patronaux de cette période, le journaliste et politique français Alain Griotteray, écrit:

«C’est l’époque des camions et des autocars remplis de Portugais franchissant les Pyrénées pendant que les sergents-recruteurs de Citroën et de Simca transplantent des Marocains par villages entiers, de leur «douar d’origine» jusqu’aux chaînes de Poissy, de Javel ou d’Aulnay. Le phénomène fait immanquablement penser à la traite des Noirs au XVème siècle. La comparaison revient d’ailleurs souvent[1].»

Une des conséquences de cette politique de segmentation de la classe ouvrière en fonction de la nationalité est de faciliter la reconversion de nombreux ouvriers professionnels autochtones en leur ouvrant les portes de l’encadrement de proximité des nouveaux OS immigrés. «C’est cet apport, résume le sociologue et démographe Claude-Valentin Marie, autant qualitatif que quantitatif, qui facilite au moins la période de la reconversion d’une partie des anciens ouvriers professionnels dans les fonctions d’encadrement des tâches parcellisées que développent en masse la modernisation des équipements et l’extension du travail à la chaîne[2].» La sociologue Jacqueline Costa-Lascoux complète: «Les trente glorieuses verront se diversifier les flux migratoires, mais aussi s’aggraver le décalage avec la main-d’œuvre nationale en cours de promotion sociale[3]

L’amélioration est cependant en trompe l’œil si l’on prend en compte la longue durée. D’une part la capacité de défense collective de la classe ouvrière a été affaiblie par ce clivage entre deux de ses composantes. D’autre part ce qui est imposé à la force de travail immigrée tend dans un système basé sur la maximisation du profit à se transformer en norme à généraliser à l’ensemble des travailleurs. La seule réponse durable à cette mise en concurrence des différentes composantes de la classe ouvrière est l’exigence d’une égalité complète des droits avec une attention particulière pour les revendications des segments surexploités.

Soulignons enfin que la logique ci-dessus décrite tend à s’élargir au-delà de la nationalité pour s’étendre à l’origine. De nombreuses études ont, en effet, mis en évidence l’ampleur des discriminations touchant les nationaux d’origines étrangères. Ces discriminations les contraignent à accepter des conditions qui étaient jusque-là celles des seuls travailleurs étrangers. Ces jeunes nés français sont assignés à la même place sociale et économique et dans les mêmes secteurs économiques que leurs parents. Il y a en quelque sorte une reproduction à l’interne d’une force de travail surexploitée s’ajoutant à celle venant de l’extérieur.

L’instance idéologique: éviter la conscience d’une communauté d’intérêts

Les deux fonctions précédentes en supposent une troisième, sans laquelle rien n’est possible. Nous définissons l’idéologie comme représentation inversée de la réalité sociale, de ses clivages et contradictions, de ses lois de fonctionnement. Elle se traduit par une inversion des causes et des conséquences et par des attributions causales culturalistes et individualistes à des processus fondamentalement économiques et sociaux. Ce qu’il est convenu d’appeler «intégration» est, selon nous, un cadre idéologique consensuel amenant à une lecture culturaliste des inégalités sociales. Ces dernières ne sont pas expliquées comme résultats de l’exploitation et de la surexploitation mais comme un «déficit d’intégration». Par ce biais la composante immigrée de la classe ouvrière (et maintenant même ses enfants nés nationaux) n’est pas appréhendée comme force de travail surexploitée mais comme population insuffisamment «intégrées». Le recul et même trop souvent l’abandon du combat idéologique par de nombreuses organisations ouvrières contribue en conséquence à l’affaiblissement de l’ensemble la classe.

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Les processus rapidement esquissé ci-dessus ne sont pas une simple affaire du passé. Avec la nouvelle phase de mondialisation capitaliste, ils se renforcent. La figure du «sans-papiers» décrit parfaitement ce renforcement. Alors que les industries délocalisables partent vers des pays au coût de main d’œuvre plus bas, on importe cette main d’œuvre au coût moins élevé pour les secteurs non délocalisables (agriculture, restauration, bâtiment, etc.). Se faisant c’est une nouvelle strate qui s’ajoute à la classe ouvrière pour le plus grand intérêt de la classe dominante. La seule réponse cohérente à cette instrumentalisation et à cette construction d’une hétérogénéité ouvrière est le combat commun pour l’égalité complète des droits. Sans celui-ci les conséquences sont logiquement celles que décrivait Marx à propos de la division de la classe ouvrière d’Angleterre en deux segments, l’un anglais, l’autre irlandais:

«Tous les centres industriels et commerçants anglais possèdent maintenant une classe ouvrière scindée en deux camps hostiles: les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. Le travailleur anglais moyen hait le travailleur irlandais, parce qu’il voit en lui un concurrent responsable de la baisse de son niveau de vie. Il se sent, face à ce dernier, membre de la nation dominante, il se fait par-là l’instrument de ses propres capitalistes et aristocrates contre l’Irlande et consolide ainsi leur domination sur lui-même. Il nourrit contre lui des préjugés religieux, sociaux et nationaux. Il se comporte vis-à-vis de lui, à peu près comme les pauvres blancs (poor whites) vis-à-vis des niggers dans les anciens états esclavagistes de l’Union américaine. L’Irlandais lui rend largement la monnaie de sa pièce. Il voit dans le travailleur anglais le complice et l’instrument de la domination anglaise sur l’Irlande. Cet antagonisme est artificiellement entretenu et renforcé par la presse, les prêches anglicans, les journaux satiriques, bref par tous les moyens qui sont à la disposition des classes dominantes[4]

Publié le 22 avril 2019 par bouamamas

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[1] Alain Griotteray, Les immigrés: Le choc, Plon, Paris, 1985, p. 32.

[2] Claude-Valentin Marie, Entre économie et politique: le «clandestin», une figure sociale à géométrie variable, Pouvoirs, n° 47, novembre 1988, p. 77.

[3] Jacqueline Costa-Lascoux, Les aléas des politiques migratoires, Migrations-Société, n° 117-118, 2008/3, p. 67.

[4] Karl Marx, Lettre à Sigfried Meyer et August Vogt du 9 avril 1870, Correspondances Marx-Engels, Tome X, Paris, éditions sociales, 1984, p. 345.

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Nous relayons un article intéressant publié par le site Douter De Tout 21

https://ddt21.noblogs.org/?page_id=2288


La révolte des Gilets jaunes est la conséquence d’un profond ras-le-bol ; et, lorsque un vase déborde, il ne faut pas s’attendre à ce qu’émerge une synthèse claire de toutes ses gouttes de souffrances… Les occupants des ronds-points n’ont donc pas formulé une liste de « revendications », plutôt posé une multitude de demandes variées et multiformes. On peut même parler d’exigences tant ils refusent le principe même de la négociation, celle-ci étant trop liée dans leur imaginaire à la corruption, aux magouilles et autres arrangements, notamment entre l’État et les bureaucrates syndicaux. Les Gilets jaunes s’expriment pour être entendus, il suffit d’accéder à leurs demandes. C’est à prendre ou à laisser d’où, sans doute, cet appel incessant à la démission de Macron dont on sent bien qu’il ne lâchera rien.

Fin novembre, la compilation d’une quarantaine de revendications circule sur internet ; elle est envoyée aux médias et aux députés. Bien qu’on ne sache trop de quelle manière elle a été réalisée, et donc quelle est sa réelle validité, elle donne une idée de la profusion et de la diversité des demandes et, parfois, de leurs contradictions. Le fait qu’il n’existe aucun regroupement ou centralisation officielle des demandes des Gilets jaunes, oblige à schématiser pour qui veut en comprendre les grandes lignes.


La mobilisation initiale, pré-17 novembre, a pour objectif de s’opposer à l’augmentation annoncée des taxes sur le carburant. Quelques centimes de plus à la pompe qui, en fin de mois, représentent un coût supplémentaire non négligeable pour les foyers modestes. « Le fait que la gauche, de son côté, ne saisisse pas immédiatement en quoi le prix du diesel touche pleinement à la question sociale souligne le fait qu’elle est coupée depuis longtemps des exploités et ne s’intéresse plus vraiment à leur sort. » Cette augmentation n’a en soit rien d’exceptionnel (et n’est pas la première), et elle n’est probablement pas l’attaque la plus grave qu’ait eue à subir les prolétaires de la part du régime de Macron ; cela illustre une fois de plus – à l’instar du mouvement contre le CPE en 2006 – le fait que ce ne sont pas les bureaucraties syndicales ou les militants politiques qui décident quelle étincelle met le feu à la plaine. Mais, si l’aspect d’un mouvement d’usagers de la route continue de teinter la mobilisation, avec par exemple sa fixation sur les autoroutes ou ses cortèges de motards, dès le 17 novembre le prix du diesel n’est plus que l’une des multiples revendications.

Joindre les deux bouts

« On a faim !! On veut partir en vacances !!! On veut des loisirs avec nos enfants !!! On veut vivre !!! Aller au resto. On veut mettre du gas-oil pour aller voir nos familles. »

Sans qu’on en comprenne le mécanisme, ce qui devait être une protestation d’automobilistes, et de contribuables en colère, prend dès le premier jour l’aspect d’une révolte de travailleurs pour plus de justice sociale. Les demandes qui reviennent le plus fréquemment dans les textes, sur Facebook, sur les banderoles, pancartes et chasubles sont l’augmentation du SMIC (1 300 euros net), celle des retraites (aucune en dessous de 1 200 euros) et leur indexation sur l’inflation, l’augmentation de diverses allocations (AAH, aide à la garde d’enfants), la baisse de la TVA et le rétablissement de l’ISF, etc.
Ce qui surprend beaucoup en milieu militant, c’est que les Gilets jaunes parlent davantage de revenus et de pouvoir d’achat que de salaires (et certainement pas d’exploitation et de classes mais, sur ce point, quel mouvement social l’a fait ?). La demande d’une augmentation du SMIC met d’ailleurs plusieurs jours à s’imposer, celle d’une hausse générale des salaires est longtemps absente (sauf à la fin du mouvement), ce qui le différencie, a priori, des mouvements sociaux traditionnels. La première explication que l’on peut avancer est que tout le monde a bien intégré que ce n’est pas possible ; médias, économistes et gouvernants (et théoriciens marxistes) le répètent depuis des années, la hausse du prix du travail est impossible en cette période où, du fait de la crise et de la féroce concurrence internationale, les capitalistes sont dans l’obligation de réduire leurs coûts. Ensuite, le salaire ne concerne qu’une catégorie de la population et des Gilets jaunes (bien que majoritaire) : pas les retraités, chômeurs, RSAstes, travailleurs indépendants (beaucoup d’auto-entrepreneurs galériens), ni les fameux petits artisans et commerçants (absents mais malgré tout pris en compte, on y reviendra). De plus, le salaire renvoie dans l’imaginaire à l’individuel et au particulier (chacun ayant un salaire différent en fonction des boites, du statut, de l’ancienneté, du type de contrat, etc.) et à une forme de corporatisme, celui des syndicats (et à ce moyen de lutte spécifique qu’est la grève des salariés concernés). Les Gilets jaunes s’opposent à cette vision et disent se battre « pour tout le monde ». L’évocation du revenu (tous types confondus) a l’avantage de réunir salariés, chômeurs, retraités ou patrons contre un adversaire supposé, l’État. Car, tout comme chacun « travaille », chacun doit faire face aux taxes et aux impôts. Si on ne voit pas la source (l’exploitation salariale structurelle), on ne peut que constater une injustice, d’où la demande d’une meilleure répartition des richesses produites susceptible de la corriger

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C’est ce que les Gilets jaunes demandent à un État perçu comme régulateur puisqu’il prélève, encadre et redistribue (retraites, assurance maladie, chômage, etc.), d’où la demande du retour de l’ISF (bien que, vu son montant, il n’ait qu’un aspect symbolique). Il a fréquemment été signalé que les Gilets jaunes sont pour la plupart des travailleurs qui n’appartiennent pas aux catégories les plus pauvres, c’est-à-dire qu’avec leurs revenus ils ne peuvent bénéficier de l’ensemble des aides sociales. Ils ne se perçoivent pas comme des « assistés » – même lorsqu’ils se trouvent être chômeurs ou RSAstes. C’est une révolte de travailleurs qui ne demandent pas l’aumône, mais qui veulent vivre, et « nourrir leurs enfants », grâce au « fruit de leur travail », et qui peinent à le faire.

« Ils ne font pas l’actualité. Même si beaucoup sont proches du seuil de pauvreté, ils ne sont pas considérés comme pauvres et ne peuvent être définis comme catégories cibles des dispositifs de l’action sociale. Même si certains ont pu connaître le chômage, ils ne sont pas, dans l’ensemble, caractérisés par l’absence d’emploi. Au contraire, ils travaillent, souvent durement, et ne se sentent pas pour autant reconnus. Souvent contraints, faute de mieux, de conserver un emploi qui ne leur apporte aucune satisfaction et les plonge même parfois dans une précarité existentielle, ils subissent le quotidien sans avoir de prise sur leur avenir, sans pouvoir faire de projets, et en ayant le plus souvent, à chaque fin de mois, le sentiment de joindre difficilement les deux bouts. »

Cela explique que ces mots de « dignité » et de décence reviennent fréquemment dans la bouche des Gilets jaunes. La dignité suppose dans cette société un certain niveau de vie, celui qu’est censé apporter un emploi. Il n’est donc pas étonnant que l’idée du revenu universel ait été absente des revendications – il a par exemple été proposé en AG, à Lorient, mais massivement rejeté.

Les Gilets jaunes et l’impôt

Pas besoin d’être grand économiste pour comprendre que sans impôts il ne peut y avoir d’État providence, de Welfare State. De ce point de vue, le discours des Gilets jaunes est très clair : ils ne sont pas contre les « impôts », ils se plaignent de ne pas en ressentir les retombées. Ce n’est pas un hasard si le mouvement est particulièrement suivi là où le retrait des services publics est le plus manifeste. Double peine pour les prolétaires qui paient des impôts (ne serait-ce que par la TVA qui représente la moitié des recettes de l’État), alors que les plus riches y échappent grâce à divers dispositifs fiscaux. Une « injustice fiscale » flagrante qui explique la question du « consentement à l’impôt » ait été avancée par nombre d’analystes en novembre. Mais, d’une demande de justice fiscale, on passe très vite à une demande de justice sociale.

Un certain nombre de commentateurs d’extrême gauche ont jugé que cette focalisation sur les taxes montrait la bêtise des Gilets jaunes et les éloignait d’une vraie critique du capitalisme. Si chaque prolétaire avait lu Salaire, prix et profit de Karl Marx, nous n’en serions sans doute pas là. Cette question fiscale n’est pourtant pas découplée des rapports capitalistes.

Comme le martèle le porte-parole des Gilets jaunes de Rouen, le PIB augmente, les impôts augmentent (ou stagnent), mais l’État est toujours en déficit et les services publics se réduisent ; où va l’argent ? Dans les poches des capitalistes qui en récupèrent une partie croissante avec les cadeaux fiscaux, les subventions au patronat ou bien encore le service de la dette, d’autant que par ailleurs, les mêmes capitalistes paient de moins en moins d’impôt. C’est l’injustice que dénoncent les Gilets jaunes. Ces dizaines de milliards qui échappent au fisc, et cet ISF que les riches ne paient plus.

Mais l’État n’est pas une institution neutre au service de ceux qui paient les impôts, majoritairement les prolétaires ; il est au service du capital. L’État lui fournit divers services (armée, police, justice, école, administration, etc.) et contribue à réguler le rapport entre capitalistes et prolétaires pour l’extraction de plus-value se fasse dans les meilleures conditions – il régule aussi les rivalités entre les fractions de capitalistes. Il a besoin pour fonctionner de ressources fournies par les impôts et les taxes prélevées soit sur la classe capitaliste (qui lui consacre une part de la plus-value sociale disponible), soit sur le prolétariat (impôts sur les revenus salariés ou la consommation). C’est en fonction des rapports de classes que la charge de l’impôt s’accroît ou diminue sur telle ou telle catégorie de la population, et que la plus-value récoltée est répartie au travers des interventions de l’État (en direction des entreprises ou des travailleurs). Il ne s’agit donc pas d’une question d’honnêteté ou de civisme (payer ses impôts en France), mais bien de lutte des classes au niveau international.

L’État prend ainsi en charge une partie du coût de la reproduction de la force de travail via des programmes sociaux» (aides alimentaires, RSA, CMU, APA, ASPA, etc.) et la scolarité (Éducation nationale) ; il s’agit en fait, fréquemment, d’aides indirectes aux capitalistes (par exemple la formation ou une aide aux propriétaires avec les APL). Apportant un complément de revenu aux travailleurs, ces amortisseurs sociaux contribuent à la paix sociale. Cette partie non-salariale des revenus permet aux capitalistes de maintenir des salaires bas, de compenser la hausse des loyers, de maintenir le pouvoir d’achat (de consommation) des prolétaires, y compris des plus pauvres. Se sont officiellement 42 % des ménages qui bénéficient de prestations sociales « non contributives » (APL, RSA et autres minima sociaux, aides à la garde d’enfant etc.), un chiffre qui ne prend pas en compte les prestations « contributives » (allocations chômage et les pensions de retraite). Pour les 10 % de ménages les plus pauvres, les prestations sociales constituent 45 % du revenu disponible soit l’équivalent des revenus du travail. C’est en gros la moitié du revenu des prolétaires pauvres qui est versée par les organismes d’État.

La crise de 2008 entraîne une intensification des offensives de la classe capitaliste. Outre un recours constant à l’endettement, elle pousse encore davantage à une réduction des dépenses de l’État (de la plus-value ainsi dépensée pour ses services), plutôt que d’engager une confrontation directe sur les salaires. D’où, d’une part, une baisse de la fiscalité sur les plus riches et les grandes sociétés et, de l’autre, une attaque de l’État contre les salariés qui, par ricochet, profite encore au secteur privé : réformes des retraites, démantèlement accéléré des services publics, coups portés à l’Assurance Maladie et aux programmes sociaux, baisse des APL, dérégulation croissante des prix (électricité, gaz, etc.), baisse du taux du livret A, etc.

Avec la baisse des impôts directes des plus grands capitalistes et l’augmentation des taxes à la consommation (c’est-à-dire la baisse des salaires net), l’État transfère d’une classe à l’autre une part de la plus-value sociale : on sait par exemple que l’augmentation des taxes sur le diesel n’avait pas, comme l’annonçait le gouvernement, un objectif écologique, mais qu’il devait compenser budgétairement la pérennisation du CICE (un allégement de cotisations patronales qui ne profite qu’aux plus grands groupes, Carrefour en tête). Les Gilets jaunes sentent évidemment d’où vient le poing qui les frappe, de l’État (poussé par le grand capital) ; ils n’ont donc pas tort de s’en défendre.
Cette manœuvre touche aussi, directement ou indirectement, les fractions capitalistes les moins puissantes et influentes (patrons de PME et TPE, artisans) qui, elles, ne bénéficient pas des mêmes avantages fiscaux. Les interventions de l’État ne favorisent en effet pas de manière uniforme les différentes catégories de capitalistes mais, en premier lieu, la fraction dominante ; d’où une rivalité entre « petits patrons » et « grands capitalistes ».

On a vu que le discours des Gilets jaunes concernant le revenu et le pouvoir d’achat sont très vagues, mais elles reflètent un besoin de justice sociale et, en définitive, du retour d’un État régulateur qui ne serve pas les seuls intérêts des plus riches. Beaucoup ont sans doute cru que l’aspect antifiscal très présent dans la mobilisation pré-17 novembre allait s’imposer comme principal axe de lutte ; or il n’en est rien, ni le 17, ni les semaines suivantes. Les larmes des artisans, commerçants et petits patrons concernant la « pression fiscale » et les « charges » (principalement du salaire différé) sont emportées dans le flot d’une demande de justice sociale. Par la suite, le mouvement des Gilets jaunes ne développe pas une critique du capitalisme, de l’exploitation et du salariat, il fait une dénonciation, plus ou moins confuse, d’un certain capitalisme, celui des grands patrons, des grands groupes, des banques et de la finance (une dénonciation qui n’est historiquement pas étrangère à la gauche et au mouvement ouvrier). Ceux qui ont désormais entre leurs mains l’État et les médias, et que le RIC et davantage de démocratie permettraient de désarmer. Des thèmes qui, là encore, peuvent théoriquement plaire aux patrons de PME-TPE et aux artisans. Or, on s’aperçoit que seule une infime minorité d’entre eux participent au mouvement des Gilets jaunes, et que leurs organisations professionnelles représentatives, tout comme les partis politiques susceptibles de les représenter (LR, PS), gardent leurs distances ou s’opposent aux Gilets jaunes.
Cette infime minorité est-elle pour autant assez douée pour exercer une hégémonie politique sur le mouvement, et lui imposer une partie de son discours ? Peut-être localement. Est-ce à cause d’elle que le porte-parole des Gilets jaunes de Rouen propose le rétablissement de l’ISF avec une exonération à 100 % des sommes s’investissant dans le capital des PME ? En fait, si les Gilets jaunes persistent à parler d’une supposée composante « petits patrons », quasi-inexistante, c’est comme « un gage de respectabilité et d’universalité. ». Et, bien qu’essentiellement prolétarien, le mouvement des Gilets jaunes tient un discours de concorde, d’unité de tous, de révolte du « peuple », celui d’un réformisme interclassiste. Pourtant, parallèlement, le mouvement refuse et met à bas tout ce qui permettrait que ces revendications trouvent un débouché ou qui inciterait petits patrons et commerçants à le rejoindre : refus des leaders, refus de négocier avec le gouvernement, dénonciation et harcèlement de ceux qui se rapprochent du pouvoir ou constituent des listes pour les élections européennes (nous y reviendrons), refus de déclarer les manifestations, blocages économiques, violences diverses, etc.

« L’invraisemblable sentiment de légitimité des gens »

On sait que le compromis fordiste mis en place après guerre (la paix sociale en échange du partage des gains de productivité) est désormais caduc. On assiste depuis trente ans au détricotage de la protection sociale et des services publics à la française, et on sait que le partage de la richesse produite entre profits et salaires (capital et travail) se fait de plus en plus en faveur des premiers. Depuis le début des années 2000 et, en particulier depuis 2008, tout le monde peut au moins le ressentir.

L’irruption de Macron semble être faite pour que tout le monde le comprenne bien. Il s’agit d’acter que tout retour en arrière est désormais impossible, signifier qu’il est temps de mettre un terme aux souffrances du « modèle social » français. Le « niveau de vie » de vie des prolétaires de France baisse et doit continuer à baisser ; il suffit qu’ils s’adaptent, qu’ils l’acceptent. C’est dans cet objectif qu’une fraction du grand patronat a soutenu Macron et que la bourgeoisie l’a fait élire. Mais, autant de morgue et de mépris de classe était-il prévu et véritablement nécessaire ?

En France, les gens « de gauche » sont une minorité, très réduite. L’expression est très discutable, mais nous entendons par là les personnes qui ont un minimum conscience de ce qu’est le capitalisme, de son fonctionnement, qui y sont opposées et qui s’y opposent parfois activement, généralement en participant à des grèves ou des manifestations. Ils sont aussi extrêmement minoritaires au début du mouvement des Gilets jaunes. Nombre de ceux qui ont occupé les ronds-points croient, au contraire, aux explications que l’on donne couramment quant au fonctionnement du « système », croient à ce « système » – il ne s’agit pas de bêtise, car il est assez normal de croire cela, puisque c’est ce qu’on apprend chaque jour, à l’école ou dans les médias, partout. Les Gilets jaunes sont majoritairement des personnes qui travaillent, paient leurs impôts, votent (parfois), ne militent pas, ne manifestent pas et ne font pas grève, regardent la télé, sont honnêtes et ne trichent pas (globalement) : ils « jouent le jeu », d’autant qu’aucun autre système n’est possible. Ce sont ceux que, en argot militant, on nomme des « gens normaux ».
Oh, certes, ils voient bien que ce système ne fonctionne pas très bien mais, du moins, pensent-ils avoir la chance de vivre en démocratie. Pourtant, même dans ce cadre, il y a des limites invisibles que l’État peut dépasser par mégarde. Ils veulent bien faire des efforts, galérer, avoir des « fins de mois difficiles » (car ce sont avant tout des prolétaires pris dans les rapports d’exploitation capitalistes)… mais il est des dysfonctionnements qui, soudainement, apparaissent comme des injustices criantes, et des taxes Carbone qui s’avèrent de terribles étincelles. Et lorsque ces prolétaires-là se lèvent, ils découvrent avec surprise que l’État, lui, « ne joue pas le jeu » dont il est censé garantir les règles (les gens « de gauche » évoqués plus haut en ont, eux, l’habitude). Ils découvrent avec effarement la réalité de ce « système », en premier lieu la réalité du maintien de l’ordre – le CRS avec qui on tente de discuter vous matraque – et, dans un second, celui de la justice – lorsque après 48 h de garde à vue, on voit son fils ou son mari, le visage tuméfié, passer en comparution immédiate, être condamné en quelques minute ubuesques et partir en taule. C’est pour le moins énervant. Chris Marker expliquait ce phénomène d’une belle manière :

« Il y a une double erreur dans ces situations-là. L’État révèle tout d’un coup sa face répressive. Celle qui est plus ou moins diluée dans la vie quotidienne ; diluée aussi selon le quartier que l’on habite et le métier que l’on exerce. Mais là il faut faire peur, on sort sa police avec de tout nouveaux affûtiaux qu’on lui ne connaissait même pas. Parfait. Le manifestant de son côté comprend que l’État lui est apparu comme à Bernadette la Sainte Vierge. C’est aussi pour lui une révélation. Dans certains cas extrêmes, il y a quelqu’un qui a le droit de décider pour lui sur quel trottoir il doit marcher et qui, s’il choisit le mauvais, a le droit de l’empêcher à coups de lattes. Donc, cette chose qui m’empêche de traverser la rue, c’est l’État. Mais alors, si je la traverse, si je fais reculer la chose, c’est l’État qui recule… »

Cela peut paraître naïf, mais cela implique de gros morceaux de sincérité ; ceux qui se soulèvent ainsi se sentent légitimes puisque l’État ne respecte même plus ses propres règles. Ils sont dans leur droit, donc ils ont le droit d’aller ici ou là, de passer tel barrage de police, d’entrer dans tel bâtiment… D’où le slogan « on est chez nous ! » scandé face aux flics qui veulent les déloger d’un rond-point ou les empêchent de pénétrer dans un bâtiment public, ou bien encore lorsque des Gilets jaunes débarquent sur une autoroute ; ils sont « chez eux », ils payent ces bâtiments avec leurs impôts, il sont le droit d’y accéder, eux sont légitimes.

Réformes politiques

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S’il y en a un qui n’est pas légitime aux yeux des Gilets jaunes, c’est bien Emmanuel Macron, d’abord pour sa représentativité électorale (18 % du corps électoral au premier tour), mais aussi parce qu’il incarne tout ce qu’ils dénoncent, la finance et les dysfonctionnements de l’État et de la démocratie. Le mouvement prend d’ailleurs une rapide tournure politique avec la généralisation du slogan « Macron démission », souvent posé comme un préalable à toute discussion… Le président concentre tous les pouvoirs, donc toute la rage. Les Gilets jaunes les plus politiques demandant aussi, parfois, la dissolution de l’Assemblée.

Le mouvement formule une critique du (mauvais) fonctionnement de l’État et, en premier lieu, de ses dérives anti-démocratiques : s’ils disent fréquemment être en train de faire la révolution ce n’est pas pour mettre à bas cette société, mais qu’elle fonctionne mieux, de manière plus équilibrée, plus juste, « comme avant ». L’État est perçu comme une entité neutre tombée aux mains des plus riches à la suite d’une escroquerie politico-médiatique, voire d’un quasi coup d’État.

Les Gilets jaunes demandent donc le rétablissement d’une « vraie » démocratie ; « le pouvoir au peuple, par le peuple, pour le peuple », rencontre-t-on fréquemment (rarement formalisée par la demande d’une VIe république trop connotée FI). Les Gilets jaunes ont une vision assez commune de la démocratie, particulièrement formaliste, comme relevant de la simple addition des volontés individuelles des citoyens, dont la somme refléterait la « volonté générale ». Comme un grand sondage. Or, elle est un mode de gestion politique imposé par la bourgeoisie à un territoire donné et délimité (d’où les frontières et la nation), qui permet d’y apaiser et d’y encadrer les contradictions et les oppositions qui, sinon, seraient susceptibles de menacer la société de classe et la bonne marche de l’exploitation. Être un lieu d’affrontements (contenus et spectaculaires) fait sans doute son charme, et explique qu’on a tendance à y croire… Cette adhésion, pourtant nécessaire à son fonctionnement, est aujourd’hui en crise. Le processus est de plus en plus grippé d’où, sous des formes diverses, la dérive autoritaire de certains régimes (de la Hongrie à la France en passant par l’Union européenne elle-même), d’où aussi le vote « populiste » qui en est la cause et la conséquence. Autant d’anomalies qui pourraient, à terme, représenter une gêne pour une extraction sereine de la plus-value, en ravivant par exemple les conflits de classes. Les classes dirigeantes sont face à un dilemme : faut-il tenter de retrouver cette adhésion, ou bien s’en passer définitivement ? L’élection de Macron montre que, en France, pour l’heure, elles privilégient la seconde solution.

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On peut dès lors continuer à dénoncer des élites incultes, incapables, corrompues, « déconnectées des réalités » et qui ont failli. Les Gilets jaunes ne s’en privent pas et l’accompagnent d’un profond mépris de classe (contre les très riches) et d’une défiance par rapport à la représentation en général et à la classe politique en particulier. Cela concerne toutefois l’ensemble des corps intermédiaires qui sont considérés comme complices de ces dérives et, en premier lieu, les médias. Une détestation qui, d’ordinaire, s’exprime par l’abstention aux élections et le vote que l’on dit encore « protestataire » en direction de la FI mais surtout du FN dont les scores ont au moins l’avantage d’horrifier les « élites »… La non prise en compte du résultat du référendum de 2005 est encore en travers de beaucoup de gorges. Au sein des Gilets jaunes, toute délégation de pouvoir est d’ailleurs jugée suspecte, et tout ce qui ressemble à une manœuvre politicienne est aussitôt condamné (listes pour les élections européennes par exemple).
Cette critique du personnel politique en place n’interroge que marginalement les mécanismes de pouvoir et leur imbrication avec les rapports de classes. Dès lors, d’une manière ou d’une autre, il s’agit de le remplacer même si, jusqu’ici, les candidatures sont assez accueillies par les Gilets jaunes. Les intellectuels qui aspirent à ces places et se présentent comme au service du mouvement (par exemple François Ruffin ou Juan Branco) n’ont aucunement intérêt à élever le niveau de compréhension du « système » ; ils continuent donc à vitupérer contre « l’oligarchie », à dénoncer les réseaux et la corruption de ce pouvoir, et ne proposent d’autre solution que de revivifier la démocratie zombie.
Sur les ronds-points, on avance donc toutes sortes de propositions pour améliorer le fonctionnement de la démocratie, empêcher la constitution de véritables castes, ou mettre un frein à la corruption et à l’absentéisme au Palais Bourbon : limiter le cumul des mandats, instaurer le mandat impératif et la révocabilité des députés, limiter leurs privilèges, n’accorder que le salaire médian aux élus, surveiller leurs frais de transports et ne les rembourser que s’ils sont justifiés, instaurer la proportionnelle, revenir au septennat, créer une assemblée citoyenne tirée au sort, etc. Mais le cheval de bataille des Gilets jaunes c’est évidemment le référendum d’initiative citoyenne (RIC). Cette revendication apparaît semble-t-il pour la première fois le 22 novembre ; elle est parfois promue par des militants de la FI (Lille). Mais le RIC se popularise surtout, grâce à la promotion qu’en fait l’un des principaux leaders Gilets jaunes, dans la période du 1er au 8 décembre, celle où la violence des manifestations est la plus grande et où certains ont le sentiment de plonger dans l’inconnu. Ce n’est pas anodin. Le RIC est une porte de sortie politique pour un mouvement qui, à ce moment-là, semble dans l’impasse, sinon condamné à un rapport de force croissant et incertain avec l’État. Il offre aux Gilets jaunes une formulation et un cadre a priori raisonnable à leurs colères et ressentiments spontanés. Il a de plus un aspect interclassiste idéal pour un mouvement qui recherche avant tout l’unité. Perçu comme la panacée susceptible de satisfaire dans le futur toutes les revendications, il tend à supplanter celles à caractère social – ce qui explique qu’il soit tant apprécié des derniers Gilets jaunes « bourgeois ». La mise en avant de cette revendication peut être perçue comme un geste d’apaisement en direction de Macron qui, s’il en avait accepté l’idée, aurait sans doute pu enclencher une rapide démobilisation des Gilets jaunes. Mais le chef de l’État, ne jugeant pas nécessaire de recourir à de si bas stratagèmes, confirme sa posture de fermeté. Si le RIC a parfois été dénoncé, assez bêtement, comme fondamentalement « fasciste », beaucoup de militants à prétention révolutionnaire ont expliqué qu’il est une escroquerie, une manière de détourner la lutte initiale des Gilets jaunes mais, malgré la pertinence de leur critique, ils n’ont eu que peu d’impact sur le mouvement.

Tristan Leoni, mai 2019.

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Partout dans le monde la bourgeoisie fait lourdement payer aux peuples leurs réactions de colère.

Il faut bien comprendre qu’elle est aux abois car elle sait pertinemment que son système est en panne.

L’argent qui s’accumule dans la sphère financière montre bien que plutôt que de s’investir dans la production où les rendements deviennent décroissants, il s’investit dans des montages financiers énormes.

La situation que nous vivons est celle d’une crise structurelle du capitalisme.

Rien à voir avec les années 60.

Il n’y a donc qu’une seule solution : faire une révolution politique qui chasse du pouvoir cette bourgeoisie .

Nous aurons dans les mois et les années à venir des morts et des blessés en nombre car la colère n’en est qu’à ses débuts.

Le peuple cherche à s’organiser mais c’est encore la confusion.

Il y aura du sang et des larmes avant que la révolution ne soit victorieuse. Mais c’est notre destinée.

La bourgeoisie a fait son temps.

Le nôtre est venu.

Bureau de RC

(Communiqué du 15 février 2019)

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Suite de l’article du Collectif Lieux Communs


Que s’est-il pensé ?

Ce texte ne donne pas, volontairement, dans la nuance des termes pour nous qualifier, nous pré­férons nous auto qualifier d’Arabes, tout simplement, comme le font tous les Arabes, immigrés y compris, entre amis, dans la famille, entre inconnus etc… Enta ’arbi ?, T’es arabe ?, demande-t-on à l’inconnu(e), dès que des traits physiques ou des paroles révèlent nos origines, prélude à une certaine connivence à la fois bien réelle et complètement fantasmée. Depuis des décennies, la surenchère d’ouvrages de sociologie ou d’essais politiques jouant avec les termes pour nous (dis)qualifier n’ont eu pour effets que de faire diversion par rapport aux vraies questions qui se posent à nous, et dont nous prétendons poser ici quelques jalons. Ces bavardages de sociologues de salon, pour qui le qualificatif d’« Arabe » est quasiment et généralement perçu comme une in­sulte [ou plutôt une infirmité], ne nous aident en rien dans la réflexion sur l’immigration maghrébine, malgré toute l’urgence des problèmes qu’elle soulève et qu’il faudra bien un jour regarder d’un point de vue émancipateur. Arabe, donc. Le terme est aussi impropre que n’importe quel autre, et de multiples façons – d’abord parce que les descendants des arabes colonisant le Maghreb berbère sont rares… Mais il est aussi pertinent puisqu’il répond à la réalité telle que les gens la vivent, et à laquelle l’islamisme donne de plus en plus un seul, et unique, sens.

Les discours des extrêmes droites, nationales ou islamiques, qui nous voient comme des conqué­rants et des fanatiques en puissance, ou encore celui des régnants et des possédants, pour qui nous sommes une main-d’œuvre bon marché exploitable à loisir et manipulable à souhait en fonction des aléas diplomatiques et des nécessités économiques, sont connus et rodés. Un silence gêné entoure celui de l’extrême gauche qui nous voit comme des victimes, éventuellement révo­lutionnaires, et dans tous les cas comme faire-valoir de ses pseudo-généreux élans. Or, nous voir ainsi, c’est nous considérer d’abord comme des êtres humains totalement passifs, ballottés et dominés contre notre gré (même si évidemment, selon une vision bien rousseauiste, « c’est pour notre bien »), c’est nous voir ensuite comme les porteurs de la pureté populaire, éventuellement révolutionnaire, qui s’ignorent comme tels et qu’il suffit d’éclairer et de guider. Tous ces discours ont pour but de nous assujettir aux figures coloniales du « bon » ou du « mauvais sauvage » qu’en tant qu’ex-colonisés – et ex-colonisateurs ! – nous portons en nous.

En tant que militants de l’émancipation des individus et des peuples, mais aussi en tant qu’Arabes, nous nous sentons doublement insultés par ces discours et refusons de céder à la domination et à la manipulation, quelle qu’en soit l’origine.

Le déni de l’acculturation

Un autre mythe voudrait que tout immigré ait été arraché à sa terre natale par la force et la vio­lence. Or, hormis l’immigration musclée au lendemain de la Seconde guerre mondiale et le cas de réfugiés politiques – qui ne se soucient guère des dangers qui pèsent, ici aussi, sur nos libertés menacées – la quasi-totalité des immigrés arabes (ou pas, d’ailleurs) en France sont des gens appartenant aux classes moyennes, petites-bourgeoises et aisées de leur pays d’origine : ils ne sont ni paysans sans terre, ni ouvriers journaliers, ni chômeurs ruraux, ni persécutés. Et d’autre part ils sont venus de leur plein gré. C’est le cas depuis plus de quarante ans, et c’est le cas de nos parents ; ce qui les a poussés à quitter leur pays à la fin des années 1960 n’est ni la guerre, ni la famine, ni une catastrophe naturelle – à moins de considérer les jeunes indépendances de l’Afrique du Nord comme telle. Et c’est le cas le plus courant. Sans doute nous dira-t-on que l’im­migration est un des mécanismes du capitalisme – c’est bien ce dont nous voulons parler.

Que fuyaient donc nos parents quand ils ont quitté leur pays, souvent après les indépendances ? Pourquoi n’y sont-ils pas restés, en femmes et en hommes libres, pour bâtir une société libre ? Et pourquoi sont-ils venus en France, rallier le colonisateur vaincu ? Peut-être parce qu’ils avaient d’excellentes raisons de se méfier du rapport des Arabes au pouvoir politique, tant ce dernier est traditionnellement et historiquement marqué par l’atavisme autocratique ; peut-être aussi par désir de s’arracher à une domination familiale ou villageoise étouffante, ou encore parce que la France les fascinait, bien qu’ils eussent été dominés par cette dernière, etc. Les raisons sont multiples et plus ou moins avouables. Les poser et examiner calmement les réponses permet surtout d’attaquer un autre mythe fondateur, celui de la figure de l’immigré pantin manipulable et mesquin, misérable, baladé par les puissants, [mythe singulièrement relayé et porté à son paroxysme par les gauchistes et autres tiers-mondistes démagogiques depuis les années 80.]

Pas d’histoire, masque d’Occident

Ce mythe-là est coriace. Il est colportée à la fois par les visions racistes et victimaires (on va voir là encore comment ces deux visions se rejoignent en une seule) et relayé par une grande partie des intéressés eux-mêmes ; il consiste à faire porter l’échec des pays décolonisés entièrement au colonisateur. Notre propos n’est pas ici de faire le bilan des décolonisations et de la responsabilité première des peuples décolonisés dans l’échec de ces dernières. Mais il faut tout de même dénoncer les analyses belliqueuses, démagogiques et discriminatoires, qui imputent l’entière responsabilité de ces échecs aux Occidentaux. Ces positions sont non seulement fausses, mais aussi fondamentalement racistes anti-arabes, bien qu’elles soient trop souvent défendues par les maghrébins et les musulmans eux-mêmes. Elles confortent une idéologie selon laquelle il n’y au­rait qu’un peuple et un seul : ici, en l’occurrence, le peuple occidental, non seulement capable de faire son Histoire mais capable de faire et de défaire entièrement celle d’un autre – ici, le peuple arabe – réduit à l’impuissance politique par on ne sait quelle mystérieuse tare.

Ce genre d’idéologie porte un nom : c’est du racisme.

Ce type de positions est une insulte aux femmes arabes d’hier et aux luttes autonomes qu’elles ont menées pour leur libération, sur lesquelles nous nous appuyons aujourd’hui pour poursuivre ce combat. Car ces luttes féministes arabes, dont les prémisses remontent au tout début du XIXe siècle, sont le fruit d’influences littéraires occidentales et non de pressions – fait indéniable en ce qui concerne les pays du cœur arabo-musulman et relatif en ce qui concerne ceux du Maghreb. C’est oublier que ces femmes sont les seules des trois catégories de personnes discriminées par la Loi coranique à s’être libérées – pour une part – de leur statut d’infériorité, là où les esclaves et les non-musulmans doivent leur libération uniquement aux pressions européennes. C’est aussi miner, au passage, les luttes actuelles face à la détérioration du statut de la femme et des non-musul­mans. C’est enfin et surtout mépriser tout ceux qui ont lutté pour ces décolonisations, pour que leurs peuples prenne leur destinée en main, et tout ceux qui se lèvent et meurent actuellement en Syrie, ceux qui se battent aujourd’hui pour la défense de la laïcité en Tunisie et en Egypte, parfois au péril de leur vie et de celles de leurs proches, ou encore ceux qui se sont levés hier dans d’autres pays arabes pour faire tomber leurs dictateurs.

Cachez cet Arabe que je ne saurais voir

Est-ce par peur d’être déçus par les motivations de ceux que certains voudraient voir comme les nouveaux sujets révolutionnaires de l’Histoire que ces questions sont bannies au sein de toutes les organisations d’extrême gauche ? Pourtant, il vaut mieux le savoir, les immigrés arabes ne sont ni plus ni moins anticapitalistes que qui que ce soit. Ce qui les attire en France, c’est la liberté, et avant tout la liberté de consommer, de s’enrichir, voire d’entreprendre. Ils n’ont bien souvent aucun espoir de voir émerger celle-ci dans leur pays d’origine où le pouvoir est traditionnellement corrompu. La liberté de commercer et de consommer n’y est accessible qu’à une petite minorité du cénacle des dirigeants et de leurs affiliés, et cela est d’autant plus sensible en période de crise économique. La majeure partie, pour ne pas dire la quasi-totalité des immigrés arabes se fichent de défendre l’héritage en ruine des grandes luttes émancipatrices de l’Occident. De ce point de vue, ils ne se distinguent en rien de la majorité de la population française à laquelle ils sont parfaitement intégrés. La perspective d’une participation plus ou moins importante au festin ca­pitaliste que promettaient les Trente Glorieuses – et que met à mort la crise économique actuelle – motive en grande partie leur exil vers la France. Le confort matériel et la richesse technologique de l’Occident fascinent les maghrébins comme le reste de l’humanité qui en est privée.

Si les immigrés ont pu apprécier le climat de liberté et l’ambiance relativement égalitaire qui règne en France, provenant de sociétés traditionnelles à fort contrôle social, il semble que ce climat ne leur convient plus – et pour cause : il est moribond. L’Occident, de plus en plus avec le temps, n’invite les immigrés qu’à certaines formes d’intégrations économiques, auxquelles ceux-ci adhèrent avec plus ou moins de facilité en fonction de leurs origines.

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Portrait du néo-ex-colonisé

L’Arabe immigré moyen n’a aucun problème ni avec l’injustice sociale, ni avec l’autoritarisme, ni avec le sexisme du moment qu’il n’en est pas immédiatement victime. Ce sont là des lieux com­muns admis entre nous. Si vous lui dites que ce n’est pas juste qu’il y ait des pauvres et des riches sur terre, il vous dira « non, ce n’est pas juste mais, Allah ghélab – La volonté de Dieu est puis­sante –, ça a toujours été comme ça dans l’Histoire de l’humanité » ; si vous lui signalez que ce n’est pas juste qu’il y ait un chef auquel on doive se soumettre aveuglément, il vous répondra : « il en faut toujours un, sinon c’est la fitna (le chaos) » ; si vous lui dites que les ras marbouta, les têtes closes par un turban, qui pullulent dans nos quartiers, ici et au bled, sont porteuses de me­naces pour la liberté comme pour l’arabité de chacun, il répliquera : « oui, mais quand même, ce sont des musulmans, sans doute un peu égarés mais bon… Ce sont nos frères quand même, et ils ne font de mal à personne », etc. ; si vous lui faites part de votre inquiétude face à la montée du nombre de femmes et de fillettes voilées dans votre quartier, il vous dira : « c’est rien, ça… Quand même, c’est bien que des femmes choisissent la sûtra, la protection divine, dans ce pays de débauche », etc. Enfin, si vous lui dites que le port du voile et la lapidation à mort sont des archaïsmes inhumains, il le reconnaîtra peut-être du bout des lèvres et s’empressera alors de vous signaler que « la peine de mort existe aux Etats-Unis »… On voit là comment le pire de l’Occident est retenu et convoqué pour justifier l’injustifiable. L’Arabe moyen, musulman occidentalisé mais néanmoins semi-moderne, n’évoquera certainement pas alors les luttes qui sont venues à bout de cette même peine de mort, en France notamment, ni l’impossibilité de telles luttes, en Iran par exemple. Sauf évidemment si il a un intérêt immédiat ou différé à vous dire autre chose. Car, et c’est regrettable, l’opportuniste de Jacques Dutronc et le Tartuffe de Molière cohabitent bien souvent et sans difficulté majeure dans notre néo-ex-colonisé. Peut-être n’y a-t-il pas plus d’Arabe moyen que de Français moyen : mais ce qui est sûr, c’est qu’en France, les manifestations arabes contre l’intégrisme musulman sont extrêmement rares, [et le fait d’une petite élite [1]], contrairement aux manifestations françaises contre le Front National.

L’impasse stratégique

La combinaison des figures de l’opportuniste et du Tartuffe rend effective la participation, d’une part au manège bigot qui renforce l’islamisme, et d’autre part, aux rapports néo-coloniaux entre Etats occidentaux et pays sous perfusion économique, dont une bonne part des revenus provient de l’argent des immigrés, souvent durement gagné ici. Car celui qui émigre a l’injonction de réussir et, surtout, de montrer qu’il a réussi. Comment autrement justifier ce qui dans les cultures traditionnelles est quasiment sacrilège, à savoir l’éloignement volontaire du tissu familial et culturel d’origine ? Le choix de quitter la terre où sont enterrés ses ancêtres, le pays de son père, etc., est loin d’être anodin, pour un Arabe. L’installation pacifique de musulmans en terre non-musulmane n’a été possible et autorisée par les docteurs ottomans de la Loi islamique qu’à partir du début du XVIIIe siècle ; elle n’est effective et significative que depuis une soixantaine d’années environ. De plus, les familles traditionnelles dont nous sommes issues n’ont pas vécu de révolution culturelle débouchant sur une remise en cause du paternalisme, de l’autoritarisme et de la famille, comme celle de Mai 68 en France. Le choix de l’exode vers la France – ennemi d’hier – est donc loin d’être une simple affaire dans l’imaginaire arabe et, de ce fait, doit être justifié.

La ghorba, l’exil, pour être excusé doit conduire à la réussite sociale qui, en France, se veut axée principalement autour du mérite et de l’effort personnel ; dans nos pays d’origine, le rang et la fonction occupés étaient traditionnellement et sont encore trop souvent le fait de filiations et d’accointances avec la clique régnante. La réussite sociale en Occident passant par les canaux officiels du capitalisme (diplômes, formations, concours, entretiens, carrière, augmentation, etc…), d’ailleurs de plus en plus obstrués, demande de ce fait un effort singulier pour des individus qui y sont partiellement étrangers. Cette réussite doit se manifester notamment à travers l’importation de camelote occidentale, et de rêves de pays de Cocagne où koulchi lebes abdullah, tout va bien, Dieu merci, et en plus le petit va à la mosquée tous les vendredis, ma klatouch franza, ched fi di­nou, comme on dit, la France ne l’a pas mangé, il garde sa Foi, même si c’est souvent loin d’être le cas, pour le meilleur comme pour le pire. Et pour cause : celui qui vit son exil comme une trahison cherchera constamment à prouver à lui-même et aux autres qu’il est plus arabe que les Arabes restés au pays, ce qui se réduit aujourd’hui à être plus musulman que les musulmans du pays… Cet idéal difficilement accessible en terre infidèle doit bien entendu être constamment contreba­lancé par la volonté de devenir toujours plus prodigue qu’eux. Il en résulte une posture proprement intenable, à moins de jouer, au gré des circonstances et des intérêts, sur tous les tableaux. Cette stratégie fut particulièrement mise à jour lors des élections tunisiennes pour la Constituante d’octobre 2011.

Le fait que les Tunisiens vivant en France aient voté dans les mêmes proportions que les Tunisiens en Tunisie,pour le parti islamiste Ennhada [quatre sièges remportés sur les dix réservés à la France] interroge sur les intentions des premiers vis-à-vis de leur pays d’origine et de la France. Car le message induit est troublant : Il y a, d’une part, l’islamisme là-bas pour le supplément d’âme et surtout la bienveillance des islamistes et des chefs locaux – qui commencent à tenir des villages tunisiens sur le mode de la seigneurie féodale. Et il y a, d’autre part, la France, pour son confort, son argent et sa sécurité. Tant pis si le peuple tunisien souffre d’une application élargie de la Shari’a, nous, nous sommes en France à l’abri. Nos filles, qui étudient le management inter­national pour un jour travailler avec les Saoudiens peuvent le faire en toute sécurité ici, sans être physiquement menacées par ces groupes de salafistes violents qui font de plus en plus d’incur­sions et d’intimidation dans les universités, comme en Tunisie…

Là encore, cela porte un nom : c’est de l’opportunisme.

Les Arabes restés au pays ne sont pour la plupart pas dupes de ce manège ; certains le dénoncent même à demi-mot et sur le ton de la dérision. C’était le cas du « Mouvement des Cons », né d’une réaction des Tunisiens face au vote islamiste des Tounsi fi franza, tunisiens vivants en France : Cette provocation potache appelait alors sur Facebook les Français résidant en Tunisie à voter Le Pen ([ce que 240 d’entre eux firent lors des présidentielles de 2012 – reste à savoir s’ils sont d’origine française])… La démarche de ce groupe traduit, de façon cynique, les questions que beaucoup de citoyens des pays arabes se posent en silence vis-à-vis de la France : pourquoi laissez-vous des liberticides jouer avec vos libertés ? Ces libertés pour lesquelles vous comme nous nous sommes un jour battus ne seraient-elles plus bonnes ni pour nous Arabes ni pour vous Français ? Pourquoi ces gens là participent-ils à construire le chaos dans notre pays tout en étant à l’abri de celui-ci en France ? Pourquoi, enfin, acceptez-vous que des électeurs islamistes possèdent la nationalité française, quand ils en bafouent les principes de liberté et d’égalité ? Questions malheureusement que seule l’ex­trême droite pose en France, les exacerbe, les déforme, les isole et y apportant ses propres réponses, et c’est là tout le drame.

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Farces et douleurs en islam

Les mouvances et régimes politiques islamistes exhument la xénophobie qui sommeille en chacun de nous, Européens, Arabes, Africains, Asiatiques, Américains. L’islamisme permet aux sujets arabo-musulmans d’exprimer et de fonder leur rejet de la différence et leur sexisme. Il leur permet, d’une manière générale, d’affirmer leur prurit de domination et la désignation de boucs émissaires et d’ennemis, l’ennemi étant celui qui n’est pas musulman, celui qui n’est pas dans le droit chemin. Cela aussi porte un nom, c’est de la xénophobie, voire du racisme pur et simple comme celui qui s’exprime banalement vis-à-vis du kahlouch, le noir, d’autant plus si ce dernier ne reconnaît pas Mahomet. Oui, les Arabes peuvent être xénophobes et réactionnaires – et ils le sont dans leur écrasante majorité. Les gens de la gauche bien pensante comme radicale hurlent à le lire, quand les plus honnêtes d’entre nous l’admettent en riant sans grande difficulté, et surtout, mais plus rarement, n’en font pas une fatalité. Celui qui ne veut pas se plonger dans les livres d’histoire pour étayer cette évidence n’a qu’à interroger un Sénégalais immigré en Mauritanie, ou un chrétien nigérian chassé de son village par les massacres perpétrés actuellement par les pro-islamistes dans son pays, ou encore un ouvrier hindou ou un bouddhiste thaïlandais en Arabie saoudite, etc.

Refuser pour des raisons tactiques de voir la xénophobie arabe, c’est bien entendu l’encourager de façon pernicieuse ; cette attitude de déni semble être un des principaux ressorts du passage de la posture de victime, naturellement pure, innocente et flouée à celle de rebelle éternel, bourreau dangereux et potentiellement barbare.

Les autres franges immigrées (asiatiques ou européennes de l’Est, par exemple) ne resteront pas éternellement passives et confiantes en l’Etat, surtout si leur liberté de commercer est menacée par une poignée d’autres immigrés, qui jalousent leur réussite économique et se plaignent de n’être « plus chez nous » dans les quartiers jadis occupés majoritairement par des maghrébins. C’est notamment ce qu’on peut observer dans le quartier de Belleville à Paris, où les récentes tensions entre « jeunes racailles », notamment arabes et xénophobes, et travailleurs (notamment sans-papiers) Chinois et non moins xénophobes semblent annoncer un ras-le-bol réciproque dont on peut penser qu’il va se radicaliser et s’amplifier. Là encore, refuser d’admettre ce qui saute aux yeux, c’est laisser le soin à la droite de poser et de traiter le problème, voire le « ré­gler », encore une fois à sa manière, c’est-à-dire en l’hypertrophiant, le déformant, l’arrachant à son contexte pour en faire un élément de son idéologie xénophobe.

Double appartenance, double absence, double exclusion

Rares sont aujourd’hui les individus au sein de la société française capables de constance et d’honnêteté dans leurs relations, qu’elles soient amoureuses, amicales ou politiques. Le besoin vital de relations sociales nous amène cependant à construire des liens mutuels hypocrites et claniques : On lutte ici entre écologistes bobos pour des repas bio à la cantine, là entre musulmans pour des repas halal, là encore entre transsexuels pour réclamer l’invention d’un troi­sième sexe administratif, etc. Les croyances les plus délirantes deviennent alors indiscutables, et signent la mise à mort de la perspective d’une société cohérente et unie autour d’un projet qui dépasse les particularismes et pose l’égalité et la liberté comme principes fédérateurs de ses membres. Pris dans ce mouvement, les immigrés arabes jouent leur part de la partition. Au fond d’eux-mêmes, nombre d’entre eux sont peu convaincus de leur croyance religieuse, beaucoup savent qu’ils se racontent des histoires, en reprenant et en exacerbant la part la plus aliénante de leur culture d’origine : l’islam. Mais il semble extraordinairement difficile de se l’avouer et de l’avouer publiquement, en prenant le risque d’être banni de son clan et de vivre la peur d’être ren­voyé au vide d’une société occidentale qui survit et se ment à défaut de vivre et de s’inventer. Dans une France psychiquement et socialement ravagée, nombreux sont les Arabes qui délirent et fantasment autour de leurs origines, leur culture, qu’ils ne connaissent pas, ou mal, la plupart du temps. En guise d’antidépresseur – fourni entre autre par l’Arabie saoudite – ils se réfugient dans une pratique décérébrée, prosélyte, tartuffesque et tout sauf spirituelle de l’islam.

La maladie de l’identité arabe

Le commerçant bigot estampillé « halal », ignore sans doute que tout en affirmant sa bigoterie et son goût pour le marketing, il délaisse une part précieuse de son identité arabe, celle qui veut que l’aliment soit préparé avec soin, patience et amour car destiné à être partagé ; celle qui veut que le mets ingurgité soit un remède pour le corps comme pour l’âme ; celle qui veut surtout que, bien que commerçant, il reste attentif à la satisfaction du consommateur et ne pratique pas la ghadra, traîtrise à la limite de l’empoisonnement volontaire d’autrui. Et voilà nos rebeus moyens contents de produire et de consommer des denrées dont le goût et la qualité feraient hurler nos grand-mères, et d’oublier jusqu’à la recette des bricks et de la mouloukhia pour épouser celles de la plus commerciale pizza halal et du plus tendance encore sushi halal. L’intégration fonctionne à plein dès qu’il s’agit de business, tout en préservant son ticket pour le paradis musulman : c’est là tout l’art de l’islamo-opportunisme.

L’islamisme, en se déployant, emporte avec lui tous les comportements autrefois désintéressés et spontanés qui faisaient la richesse des relations sociales entre les Arabes et les autres et entre les Arabes eux-mêmes. L’auto-dérision, l’art du conflit, la franchise, etc, sont autant de comportements qui s’évanouissent au profit du calcul, de l’intérêt immédiat ou posthume et de l’hypocrisie. Une institutrice musulmane, tout en ajustant le voile qu’elle remet sur sa tête une fois sortie de l’école publique où elle enseigne, vous dira sans la moindre gêne que, pour ne pas vous avoir raccompagné en voiture aussi souvent qu’elle l’aurait pu, elle regrette d’avoir perdu « plein de hassanat », ces bonnes actions qui, cumulées, augmentent les chances d’accéder au paradis, celles qui s’exercent sur des supposés musulmans étant davantage « rémunérées ». Ce type de comportement tend à se normaliser chez les musulmans, qui ainsi enterrent chaque jour un peu plus la gratuité du geste solidaire et le souci de l’autre, dont nous pouvions nous enorgueillir ; mais aussi toutes les attitudes de frugalité et d’économie domestique basées sur la récupération et l’échange, au profit de débordements consuméristes, particulièrement visibles lors des retours au pays, et paroxystiques en période de ramadan. Ainsi disparaissent à vue d’œil de précieux leviers sur lesquels pouvait s’appuyer une écologie du quotidien – que certains appellent « dé­croissance » ou « simplicité volontaire », qui se cherche chez les Français et qui était naturelle et très présente, jusqu’à il y a peu, dans ces cultures traditionnelles. Là où l’islamisme apparaît, tout devient comptable, et plus rien n’est pris au sérieux dans ce processus, lent mais efficace, de déshumanisation des rapports entre les individus et entre ceux-ci et leur environnement.

Ainsi le musulman bigot profondément matérialiste endosse-t-il, sans difficulté aucune, la figure du petit boutiquier comptable, commerçant ici bas et avec l’au-delà, et dont les succès s’accom­modent toujours de quelques petits arrangements ici et là.

Le pacte victimaire

La chanson de Daniel Balavoine, L’Aziza, hymne antiraciste matraqué sur nos ondes au cours des années 1980, contient une phrase qui résume très bien la posture victimaire. Elle traduit la tentation qu’ont nombre d’Arabes – immigrés ou pas – d’épouser une figure, elle aussi admirée et haïe, celle du Juif. La chanson s’adresse à une « beurette » et lui signale : « Ton étoile jaune c’est ta peau / tu n’as pas le choix ». Il est étonnant que cette phrase odieuse n’ait pas donné lieu à un tonnerre de réactions des descendants de Juifs et de résistants morts dans les camps hitlériens. Car, l’air de rien et en musique, le génocide des Juifs est associé – et mis au même niveau – que les discriminations, les exclusions, et quelquefois les crimes, dont sont victimes les Arabes, comme l’est la majorité des franges de la population française, qu’elles soient immigrées, fé­minines, handicapées, âgées, jeune, ou tout simplement pauvres.

Mais, plus encore, la suite de la phrase introduit de façon très explicite l’idéologie victimaire dominante qui aboutit à la judiciarisation des rapports entre les individus et leur société vidée ainsi de ses citoyens responsables mais remplie de victimes qui exigent constamment réparation : « Ton étoile jaune… ne la porte pas comme on porte un fardeau / Ta force c’est ton droit. ». Le glissement s’opère d’immigré maghrébin à victime suprême, qui, en tant que telle, a tous les droits, le droit de faire et de dire n’importe quoi, en premier lieu, et surtout, celui de devenir à son tour, bien entendu, bourreau. Non, notre peau n’est pas une « étoile jaune », pas plus que notre gueule ou notre histoire ou quoi que ce soit d’autre et nous ne voulons être ni persécutés, ni persécuteurs. Et, oui, nous avons le choix de ce que nous voulons être : des individus émancipés, dignes et à la hauteur des enjeux de leur époque ; c’est-à-dire responsables, et n’attendant, de ce fait, rien des marchands de paradis terrestres ou virtuels.

La posture victimaire n’est pas une alternative à la posture islamiste : elle en est à la fois l’envers nécessaire et le complément organique. Les ressources pour s’extraire de ce faux dilemme existent autant qu’elles sont à créer. Il s’agit finalement de sortir de cette position infantile si bien décrite par le célèbre dicton de nos grand-mères, nal’eb oula nfassed, je joue ou je casse.

[1] C’est par exemple le cas de l’appel louable, minimal et discret « Des Tunisiens de l’étranger contre la violence des fanatiques religieux », de la fin avril 2012, disponible sur notre site.

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Nous relayons un article déjà ancien (2012) du Collectif Lieux Commun, mais tellement toujours d’actualité.


https://collectiflieuxcommuns.fr/?Nous-immigres-arabes-face-a-nos

Un an après les espoirs suscités par les soulèvements arabes, la carte d’un Maghreb islamiste se dessine sous nos yeux : à l’exception de l’Algérie, tous les gouvernements des pays d’Afrique du Nord ont à leurs têtes des formations islamistes. En France, parallèlement, la xénophobie ne cesse de sourdre, spectaculairement ou en sourdine. Il est grand temps que les immigrés arabes eux-mêmes prennent publiquement la parole, en tant que tels – ce texte veut en être une contribution.

Contre toutes les extrêmes droites

La percée de cette extrême droite musulmane s’inscrit dans un contexte de crise économique mondiale qui s’annonce durable, et dont l’une des conséquences politiques est le développement de toutes les extrêmes droites, concomitant à un accroissement prévisible des flux migratoires vers les pays occidentaux. La présence et l’extension en France de tendances et de forces isla­mistes laminent des décennies de cohabitation pacifique entre les populations européennes et les Arabes, dont la présence sur ce sol étranger n’est le fruit ni d’une conquête ni d’une domination – chose inédite, récente et donc fragile. Ces mouvances visibles ou sournoises n’ont aucune chance de s’imposer ici, mais leurs capacités de nuisance sont telles qu’elles pourront se féliciter d’avoir grandement contribué à la création d’un climat proprement belliqueux non seulement entre immigrés et xénophobes mais surtout entre les musulmans et tous les autres, français ou immigrés. Mais la critique de l’extrême droite musulmane est minée. Ceux qui affirment leur volonté de vivre dans une société libre, égalitaire et laïque, et donc de combattre toutes les réactions, sont systématiquement rappelés à leur passé colonial, à l’antiracisme culpabilisateur, et immédiatement suspectés d’alliances avec les tendances xénophobes franco-françaises. De leur côté, les Arabes émigrés semblent verrouillés, tantôt par une tolérance peureuse tantôt par un chantage aux origines, quant il ne s’agit pas de complaisance tactique. Les extrêmes droites, qu’elles soient religieuses ou nationalistes, se nourrissent ainsi mutuellement. La seule manière de les contrer est d’affirmer un positionnement clair et explicite face à la montée de la xénophobie mutuelle et des projets de dominations, d’où qu’ils viennent.

Ce texte invite donc les immigrés Arabes et leur descendants – dont nous sommes – à lutter contre l’islamisme, au nom de ce qui nous constitue autant qu’au nom de notre attachement aux valeurs laïques, et à lutter pour construire une société libre, égalitaire et émancipatrice. Cette lutte ne peut être menée qu’à condition d’adopter un regard juste et clairvoyant sur nous-mêmes, c’est-à-dire de rompre d’abord avec les postures victimaires, angéliques, ou tyranniques dans lesquelles nombre d’entre nous se complaisent. Pour ce faire, nous avons une précieuse singularité du fait de notre double culture, qui nous met en position de porter un double regard lucide, donc critique, sur les deux civilisations, occidentale et arabo-musulmane, et les sociétés particulières qui les portent. Cette opportunité ne semble que trop rarement saisie, sinon de manière opportuniste.

Ainsi, nos positions, et le projet de démocratie directe qu’elles soutiennent, nous amènent ici à rappeler d’une part quelques évidences sur le projet islamiste et son accueil en France – et d’autre part, à dénoncer les assignations identitaires colportées par des réactionnaires – et souvent auto-construites par les premiers intéressés – dont il s’agit de se défaire en posant un regard juste et intransigeant sur nous-mêmes, immigrés Arabes.

D’où parlons-nous ?

Nous tenons non pas à la liberté de spéculer, de produire et de consommer de la camelote, mais bien à la liberté de critiquer nos sociétés dans l’espoir de les transformer, et de prendre nous-mêmes en main nos vies et le sort de nos collectivités. Nous sommes pour l’appropriation mondiale de certaines valeurs dont la culture occidentale est porteuse. Certaines sont incarnées dans des institutions et ont un statut d’effectivité en France ; notamment les principes de laïcité et d’égalité, les droits des femmes, la liberté d’expression et de contestation. Nous souscrivons à ces valeurs, conquises et inachevées, que nous jugeons préférables à bien d’autres que porte l’Occident, notamment à celle de l’obsession économique et de la compétition qu’elle engendre entre les individus. Mais nous tenons également à un certain art de vivre maghrébin, que nous avons reçu en héritage et dans lequel nous puisons ce qui nous semble à même de combattre les aspects les plus aliénants de l’évolution des cultures occidentale et arabo-musulmane. Nous pensons que cet art de vivre est menacé non seulement par l’occidentalisation de la planète mais également par le développement de l’islamisme radical. Nous sommes donc pour la reprise cri­tique des valeurs et des pratiques que portent ces deux civilisations.

Ces positions ne sont pas abstraites : lorsqu’en France, on oublie les principes égalitaires et d’émancipation pour se réfugier dans le divertissement et le consumérisme, on peut difficilement reprocher aux immigrés installés en France de se mettre au diapason… Les immigrés arabes ne sont ni plus ni moins que les sociétés qui les habitent. Ils sont arabes et français et bien d’autres choses encore. Leurs situations ne les rendent donc pas plus à même de porter un quelconque projet de démocratie radicale que quiconque en France, mais ne les exonèrent pas plus des comptes qu’ils ont à rendre sur ce qu’ils font, ce qu’ils sont, ce qu’ils veulent. Notre démarche contraste donc d’avec l’ambiance actuelle, puisque ici comme ailleurs, l’heure est à la recherche de boucs émissaires pour en faire les responsables de nos maux et l’élection de grands ou petits sauveurs pour ne plus avoir à croire en nous-mêmes. Plus personne ne prend ses responsabilités dans notre histoire collective, familiale, nationale ou méditerranéenne, à l’heure où le développe­ment effectif du projet théocratique islamiste tend à ruiner tout effort de bâtir des sociétés vivables.

La fascisation de l’islam

Qu’appelons nous le projet islamiste ? C’est la mise en œuvre d’une société théocratique et dictatoriale, xénophobe et ségrégationniste, fondée sur des lois religieuses, donc indiscutables. C’est la volonté d’instituer des sociétés du même type que celles du moyen âge où se déploie l’Inquisition, ou encore celle de la Chine traditionnelle ou du Japon de l’aube de la modernité. C’est la vo­lonté de dominer le monde et de remplacer l’Occident, si haï car si admiré, dans ce rôle. [Il s’agit, comme le fit le nazisme auprès des Allemands, d’exacerber le ressentiment chez tous les musulmans et d’éveiller la nostalgie de l’empire, ici du Califat, thématiques abordées explicitement par les islamistes tunisiens depuis la campagne électorale d’octobre.] Ce projet s’appuie notamment sur la prégnance de normes religieuses dans les Constitutions de tous les pays musulmans – mis à part le Liban – qui, des plus laïcs et inspirés par l’Occident (Tunisie, Turquie, Algérie,…) aux plus islamistes (Barheïn, Qatar, Arabie Saoudite,…), ont toujours maintenu tout ou partie des lois fondées par l’islam dans leur législation. Ainsi, par exemple, dans tous les pays arabes, des lois interdisent à un non-musulman d’épouser une musulmane, sauf si l’homme se convertit à la foi de sa future épouse. Le débat sur la référence à l’origine judéo-chrétienne des Européens dans la Constitution européenne, quoi qu’on en pense, a pu se poser. Initier un tel débat au sein du monde arabo-musulman est tout simplement impossible encore à l’heure ac­tuelle : la question pour les Etats arabes, qu’ils soient progressistes ou islamistes radicaux, est réglée et depuis fort longtemps. La base de leur législation est la Shari’a, plus ou moins présente et appliquée en fonction des pays. Car, pour les musulmans, la religion et la « citoyenneté » sont confondues historiquement depuis la naissance de l’islam. C’est cette prégnance de l’islam et dans les lois et dans la vie civile que le projet islamiste veut radicaliser. Il entend pour cela raviver une division traditionnelle encore présente dans l’esprit de certains musulmans. Traditionnellement, ces derniers divisent le monde en trois zones : il y a d’abord Dar islam : Maison / Terre de l’islam, lieux où les musulmans sont dominants et où la société est entièrement régie par des lois isla­miques ; ensuite, Dar el daw’a : Maison / Terre de prédication, appelée aussi Dar solh, Terre où l’islam doit être restauré : pays non-musulmans dont la conquête se doit d’être subtile car limitée par des traités de paix provisoires et relatifs aux rapports de forces et aux enjeux divers en pré­sence. Et enfin, Dar arb, Maison / Terre de guerre, territoires non-musulmans à conquérir par la force et à soumettre, appelés aussi Dar el koufar, terre de mécréants. Ces deux derniers termes englobent bien entendu la France. Comment, dès lors, interpréter les récentes et généreuses propositions d’aides financières du Qatar pour la réhabilitation de certaines banlieues françaises où nous vivons et qui sont socialement et matériellement en ruine ; ou encore les non moins généreuses subventions des pays du Golfe à la vie associative « culturelle et cultuelle » en France ? Comment entendre les revendications des musulmans en France pour la prise en compte de leur religion dans l’arsenal juridique, les installations municipales, ou encore dans les pratiques médicales d’un pays pourtant laïc ?

Vouloir vraiment une société égalitaire, animée par des individus responsables d’eux-mêmes et de leur entourage, c’est refuser la ségrégation sociale et sexuelle, le féodalisme, le clanisme, le colo­nialisme et la domination des uns par les autres. C’est alors, aussi, voir dans l’émergence croissante de cette bigoterie revendicative une menace pour les acquis de siècles de luttes san­glantes pour la liberté des hommes et des femmes de ce pays et d’ailleurs. C’est enfin refuser cette réaction face au vide spirituel et social occidental contemporain, et la dénoncer publiquement comme telle. Nous ferions preuve de la même clairvoyance et intransigeance si l’idée venait à certains esprits malades et vindicatifs de se bricoler une identité nazie en remettant au goût du jour la mode vestimentaire des Skinheads dans nos rues.

Qui peut croire que les populations françaises, immigrées ou non, resteront tranquillement et éternellement passives face à l’indécence du déploiement du projet islamique en France et des comportements provocateurs et belliqueux qui en émanent ? A chaque aveuglement, il suffit à la droite et à l’extrême droite nationale d’évoquer ce qui se donne à voir de manière évidente pour l’exacerber et en faire un élément à charge.

Les prières de rue, nées il y a maintenant plus de dix ans aux pieds de la butte Montmartre – quartier historique baigné du sang de la lutte des Communards – n’ont provoqué aucune réaction, si ce n’est de l’extrême droite, qui voit là une occasion de grossir ses rangs. Pourquoi jamais aucun collectif d’immigrés arabes n’a manifesté contre ces prières et la construction de mosquées ? Pourquoi le comportement provocateur de certains des nôtres n’est-il jamais dénoncé massi­vement et publiquement par nous-mêmes ? En désertant ce terrain, nous donnons raison aux discours racistes, qui prennent prétexte de ce spectacle donné par la catégorie la plus fanatique, la plus bruyante et hystérique, et la moins représentative des musulmans en général. Déserter cet espace c’est également et de fait soutenir par son silence le projet islamiste.

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L’expression islamiste

Lorsque nous voulons discuter le fait de se revendiquer publiquement musulman aujourd’hui avec n’importe quel adepte de cette religion, nous entendons souvent l’objection : « Nous, nous voulons vivre notre islam tranquille. C’est notre religion. Pourquoi devrions-nous nous justifier tout le temps d’être musulmans ? ». Pourquoi, effectivement, celui qui se revendique de l’islam devraient-ils se distinguer publiquement de toutes les monstruosités qui se sont faites et se font continuellement en son nom ? Pourquoi, en effet, tandis que l’extrême droite cherche à l’amalgamer aux terrorismes et aux régimes théocratiques, devrait-il s’en distinguer ? Qui que l’on soit, si l’on se réclame de quelque chose, il faut en assumer l’histoire ancienne comme l’actualité brûlante : communistes, colonialistes, militaires, nazis ou islamistes doivent pouvoir répondre de leur engagement. Et ce d’autant plus lorsqu’il se donne à voir de façon explicite par la tenue vestimentaire ou le port d’un signe particuliers : déambuler en tenue de djihadiste ou en voile islamique n’a rien d’innocent aujourd’hui, et l’on se demande ce que seraient les réactions si d’aucuns se mettaient à arborer, en France même, un casque colonial ou un tee-shirt avec fran­cisque…

Car il ne s’agit pas, ainsi, de vivre « sa » religion « tranquille » : il s’agit de militer, qu’on le sache ou non, pour une forme d’islam très particulière, celle qui est entrée dans nos salons au début des années 1990 via les chaînes satellitaires du Golfe et notamment salafistes, celle qui pourchasse et souvent massacre non-croyants, non-musulmans, femmes, homosexuels, opposants politiques, journalistes, artistes et acteurs de la lutte pour la laïcité et la liberté de culte. C’est encourager l’affirmation de la discrimination sur la base du sexe et de la religion. Il s’agit de pratiquer « sa religion » non pas de façon intime, mais politique. Il s’agit d’adhérer à un projet de domination clair et récent, aux multiples visages, et qui ravage l’Égypte, l’Iran, l’Algérie, l’Afghanistan, etc., depuis plus de trente ans. Les immigrés qui le soutiennent, de quelque façon que ce soit, se mettent vis-à-vis de la population française dans la position suivante : l’argent que nous pouvons gagner et le confort matériel dont nous pouvons jouir ici nous intéressent ; Cependant, nous insultons publiquement et quotidiennement votre culture, et principalement toutes vos valeurs conquises par des siècles de luttes, la laïcité en premier lieu.

Ce type de posture porte un nom : c’est une attitude coloniale.

Comment les arabes ont découvert l’islamisme

En France, l’islamisme progresse. Un islamisme ordinaire, explicite ou insidieux. Il rencontre au pire la bienveillance, voire le soutien militant d’une partie d’entre nous, immigrés arabes, et au mieux l’indifférence et une tolérance peureuse. Car nombreux sont ceux d’entre nous qui ressentent un profond malaise face au déferlement de bigoterie islamique ; certains luttent quo­tidiennement dans leur famille, dans leur quartier, en refusant par exemple de faire le Ramadan, de porter le voile ou la barbichette, de se sentir menacés lorsqu’on abat Ben Laden ou qu’on interdit le port du voile dans les lieux publics mais, surtout, en refusant de céder à la réduction de leur identité arabe à l’islam. Cependant, cette opposition semble vouée à ne pas dépasser la résis­tance passive, c’est-à-dire individuelle et non organisée. En France, il semble très difficile pour les immigrés arabes de ne pas osciller, de ce point de vue, entre le mutisme et l’agressivité.

Nous venons de, et sommes liés à des sociétés où la sociabilité est encore une réalité très forte, où il est naturel par exemple de réprimander un enfants qui fait une bêtise dans la rue, même si cet enfant n’est pas le vôtre, où il est encore possible d’intervenir pacifiquement dans des situations de conflit dans la rue et de prévenir la violence des uns et des autres sans avoir recours à la police, où les déplacements de l’handicapé et du vieillard sont collectivement, spontanément et anonymement accompagnés, etc. Nous faisons régulièrement, dans nos voyages vers nos pays d’origine, l’expérience de sociétés encore socialement vivantes et nous en revenons d’autant plus atterrés par l’aspect humainement glacial de nos villes françaises, sans parler des campagnes moribondes. Partout le désert social français avance, chose à laquelle les immigrés provenant de cultures traditionnelles sont loin d’être insensibles. Petits, nous avons souvent été dérangés par la posture de nos parents, qui se réduisait alors à la fin des années 1960 à celle de l’immigré toléré sous condition de silence total. Nous vivions alors dans le bled el ness, le pays des gens, des autres ; trop bruyants dans nos jeux d’enfants, nos parents brandissaient la menace de la boulicia française qui allait venir nous chercher et nous renvoyer dans nos contrées. Enfermés dans cette posture, difficile d’envisager le combat militant… On remarquera toutefois que l’activisme pro-palestinien échappe curieusement à la règle.

Dans nos familles, la dimension religieuse était alors insignifiante, du moins jusqu’au début des années 1990 ; les doctrines islamistes propagées par les chaînes satellitaires saoudiennes furent précédées de peu par la diffusion sur le marché français de cassettes vidéo de propagande islamiste, notamment celles du Front Islamique du Salut (FIS), parti islamiste algérien. L’arrivée de ces chaînes déversant une propagande salafiste fut accueillie dans nos familles comme une invitation effective au fétichisme religieux archaïsant et à la rupture avec la société française en état de léthargie politique et culturelle. Nous avons, à ce moment-là, assisté avec douleur à la ruine de dizaines d’années de volonté de faire partie de ce pays, et pas uniquement d’un point de vue économique. Par un curieux retournement, et pour diverses raisons, cette position de soumis­sion et d’effacement laissa progressivement la place à une attitude religieuse offensive, fût-ce uniquement en privé dans un premier temps : Bled el ness, le pays des gens, devint petit à petit, et de plus en plus, bled el koufar, le pays des mécréants, à mesure que disparaissaient les espaces laïcs de socialisation. Mafich insanni, il n’y a pas de chaleur humaine, dit l’Arabe moyen en parlant de l’Occident, avant de se tourner naturellement vers les lieux de culte musulmans, qui promettent, et offrent, contacts humains, éducation stricte, principes moraux, échanges sociaux, etc. Le prix à payer de cet engagement du religieux dans le social est sciemment ignoré, ce prix étant la participation au projet islamiste et aux ravages qu’il opère sur les individus, et en premier lieu les femmes. Les mères musulmanes savent, ou ne savent peut être pas, ce qu’elles font lorsque, par exemple, elles choisissent de confier leurs enfants à la mosquée du quartier, une à deux après-midi par semaine, pour que ceux-ci y apprennent l’arabe coranique et chanter Allah akbar : elles confient cet apprentissage et leurs petites filles de cinq ans, faites femmes par le port du voile, à des individus qui pensent que la femme est mariable, et donc désirable à neuf ans. Dans une société d’individus responsables, on devrait interdire à ce type de personnes d’approcher un enfant ou un groupe d’enfants de près ou de loin. Le fait qu’il n’y ait aucune ré­action, ni des amis de l’enfance et des femmes, ni de ceux de la connaissance et de l’égalité, musulmans ou pas, face à l’obscénité d’une situation « pédagogique » aux conséquences lourdes quant à la relation aux hommes, à la loi et à la foi de ces enfants, donne une idée de l’état ravagé des forces émancipatrices dans ce pays.

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Les damnés de l’identitaire

Nous aimerions que se taisent une fois pour toute et définitivement les voix de ces chantres d’un islam pseudo-mystique et bobo et du narcissisme identitaire comme celles des Diam’s, Akhenaton, Kerry James et autres rappeurs opportunistes, qui s’attachent à dénoncer le racisme anti-immigrés, support infini de fantasmes, dénonciation qui a pour effet d’occulter leur xénophobie bien réelle, elle. Nous aimerions, surtout, entendre plus souvent et avec plus de force des voix combatives pour la liberté et l’égalité, comme celle du chanteur du groupe Zebda en concert, qui après avoir caressé son public immigré de la Goutte d’Or dans le sens du poil en lui servant la litanie de ses chants antiracistes, clôt son concert en invitant son auditoire à la vigilance et au combat « contre tous les intégrismes », au cœur du quartier qui a vu naître l’intégrisme musulman en France.

Bien que l’exercice de l’autocritique collective – vital pour qui veut ériger une société authenti­quement démocratique – se raréfie, il nous est encore possible de trouver des gens au sein de la société française avec lesquels nous pouvons la regarder sans fard. Nous pouvons assez facilement encore critiquer toutes les mouvances et expériences politiques de France et d’Occident en général – du moins en Occident… L’épisode colonial, par exemple, n’est aujourd’hui un « tabou » pour personne. Se livrer au même exercice collectif, et par essence démocratique, ap­pliqué cette fois à la société et à l’individu arabo-musulman nous est quasiment impossible sans rapidement verser dans l’auto-flagellation, l’auto-dénigrement ou au contraire l’hyper-idéalisation, que ce soit avec des Arabes ou des Français dits de souche, qu’ils soient politisés ou non. Il serait pourtant salutaire qu’enfin nous puissions regarder sérieusement et sans drame au­tant les sociétés dont nous sommes issus, que le phénomène d’émigration/immigration dont nous ne sommes pas moins issus, sans pour autant nous aveugler face aux tares de la sociétés française où nous vivons. Il ne s’agit pas de minimiser, snober ou idôlatrer les réussites sociales et politiques dont nous jouissons et auxquelles nous tenons, et pas plus de nier, exacerber, enjoliver ou déprécier la part de notre héritage arabe : il s’agit, encore une fois, de tenir ensemble un re­gard critique sans complaisance sur nos existences.

(…/…)

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Auto-entreprenariat : comment lutter contre le retour du travail à la tâche ?

Un nouvel article à verser au dossier du débat sur les nouvelles formes de travail et d’exploitation.

http://rrcaen.neowordpress.fr/2017/12/04/auto-entreprenariat-comment-lutter-contre-le-retour-du-travail-a-la-tache/

Montpellier Poing Info, le 8 novembre 2017.

  • Dans un contexte global de baisse générale des salaires et de précarisation constante des exploités, le statut d’auto-entrepreneur promet de s’étendre à de plus en plus de secteurs. Vendu comme un statut de travailleur « libre » et comme une alternative pour les millions de chômeurs et autres exploités « sans qualification », ce statut s’apparente plutôt au retour du travail à la tâche. Dans les pays anglo-saxons, certains secteurs ne fonctionnent d’ores et déjà que sur ce réservoir de salariés à bas coût. Sans arrêt-maladie ni congé payé, l’auto-entreprenariat va au-delà de ce qu’imposent les dernières lois travail.

  • Pour comprendre ce phénomène et réfléchir aux luttes à mener contre cette arnaque, une trentaine de personnes se sont réunies jeudi dernier au Barricade, à Montpellier, à l’initiative du collectif Working Class Hérault. Le Poing vous relate le contenu de ce débat introduit par deux camarades marseillais auto-entrepreneurs*. Extraits.

L’auto-entreprenariat est réservé aux secteurs peu rentables

Le trait marquant de l’auto-entreprenariat, c’est qu’il concerne des secteurs qui ne sont pas producteurs d’une grande plus-value. Les capitalistes « d’envergure » refusent d’investir dans ces secteurs peu rentables, et les délèguent bien volontiers à des sous-traitants. Au fond, l’auto-entreprenariat suit la même logique que les délocalisations : le capitaliste garde sous sa mainmise les secteurs rentables – il ne licencie pas les salariés d’une entreprise performante et ne la délocalise pas – mais il externalise la production des secteurs moins rentables, dans le but d’en extraire tout de même quelques miettes. Le capitaliste passe un « contrat » avec un auto-entrepreneur dans les secteurs où il estime que ça ne vaudrait pas le coup d’embaucher un salarié. La condition de ce « contrat », c’est que l’auto-entrepreneur « accepte » de ne pas être payé pour une partie du travail qu’il fait, et c’est ce qui permet au capitaliste de tirer de la plus-value. Le livreur de Deliveroo, par exemple, ne reçoit pas d’argent pour entretenir son vélo ni pour rester devant son application à attendre une course, alors que ce sont pourtant des tâches nécessaires à la réalisation d’une plus-value. En théorie, l’auto-entrepreneur est encore davantage exploité que le salarié car on ne le rémunère qu’à partir du moment où il est rentable, et on lui vole donc une part très importante de sa production.

Un régime peu concerné par la protection sociale

En terme marxiste, on distingue d’une part la production, ce qui produit de la valeur, et d’une autre part la reproduction, c’est-à-dire tous les aspects qui sont nécessaires pour rendre l’exploitation possible, et qui ne sont pas directement rentables : nourrir le travailleur, élever ses enfants et les former, fournir les moyens d’aller au travail, garantir des conditions de santé minimales, etc. Actuellement, le capitalisme délègue à l’État le financement de la reproduction de la force de travail du salarié sous forme de salaire indirect : ce sont les cotisations salariales et patronales, les allocations familiales, la sécurité sociale, etc. Mais l’auto-entrepreneur a beaucoup moins de droits que le salarié, son salaire indirect est extrêmement faible. La logique actuelle du capitalisme, c’est de faire assumer au travailleur la reproduction de sa force de travail, tout en continuant à lui extorquer sa production. C’est toujours la même histoire : avant, on parlait de la socialisation des charges et de la privatisation des profits et désormais, il s’agit carrément d’individualiser les charges.

Déjà un million d’auto-entrepreneurs en France

Au Royaume-Uni, 15% des travailleurs sont des auto-entrepreneurs, ce qui représente plus de 4 millions de personnes(1). En France, on a atteint le million d’auto-entrepreneurs(2). Donc ceux qui prétendent que ce statut est une mode qui passera se trompent lourdement. Il faut aussi prendre en compte les entreprises individuelles : aux États-Unis, 15 millions de personnes n’emploient qu’eux-même(3), le plus souvent à domicile, et en France, la moitié des entreprises sont composées d’une seule personne(4). L’auto-entrepreneuriat à la Deliveroo ou le petit patron qui n’embauche que lui même ne sont pas des capitalistes dans la mesure où ils ne font pas de bénéfice mais dégage juste un salaire, souvent de subsistance. Dans l’auto-entreprenariat de service, par exemple, il n’est pas possible de dépasser 32 600€ de chiffre d’affaires(5), sinon on rentre dans le cadre d’une entreprise classique et vous devez payer les charges normales. Si vous enlevez les 24% de charge qui sont tirées du fait de se salarier soi-même(6), il vous reste seulement 26 000€ déclarables sur l’année, ce qui veut dire que vous ne pouvez pas toucher plus de 2000€ par mois. Ce calcul ne prend pas en compte le travail au noir, et le fait que tous les auto-entrepreneurs ne sont pas les mêmes – 1/3 cumulent une activité salariale à côté(7) –, mais il permet tout de même de mieux cerner la réalité sociale de l’auto-entrepreneur, qui ne peut légalement pas accumuler du capital.

Un moyen pour exacerber la concurrence entre travailleurs

La raréfaction du travail accroît la mise en concurrence entre les travailleurs, et c’est sur ce terreau que les plateformes de type Deliveroo et Uber prolifèrent. La logique, c’est d’exacerber la concurrence entre les travailleurs plutôt que de répartir le travail. En Espagne, Deliveroo utilise les ambassadeurs Deliveroo, qui sont chargés de donner du travail à d’autres livreurs et en échange, ils sont les premiers à recevoir les horaires des plages horaires disponibles sur leurs smartphones, et ils peuvent donc se réserver les plus avantageuses. Le résultat, c’est la création d’un marché noir des heures d’inscriptions aux livraisons Deliveroo : concrètement, des livreurs payent d’autres livreurs pour avoir telle ou telle horaire. Si on va au bout de la démarche, ça donne les mises aux enchères d’emploi, comme cela a déjà lieu en Allemagne(8).

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Le retour du travail à la tâche : plus tu es productif, moins tu gagnes

Selon la théorie marxiste, cette mise en concurrence est d’autant plus problématique dans le cadre du travail à la tâche, c’est-à-dire d’un travail qui n’est pas rémunéré par heure, mais par la moyenne du temps de travail nécessaire à la production de telle marchandise ou à la réalisation de tel service. Ce n’est généralement pas le cas pour les auto-entrepreneurs qui travaillent en dehors de plateformes de type Uber ou Deliveroo. Admettons, par exemple, que les livreurs de Deliveroo mettent en moyenne une heure pour faire 5 livraisons. L’application va alors calculer la rémunération des livreurs sur cette base là : disons 10€ toutes les 5 livraisons. Le livreur est alors incité à faire davantage de livraisons en un minimum de temps pour gagner plus, et c’est effectivement ce qui va se produire dans un premier temps : le livreur qui aura réussi à faire 10 livraisons en une heure va, dans un premier temps, gagner le double, c’est-à-dire 20€ au lieu de 10€. Le problème, c’est que tous les livreurs vont faire le même calcul, ils vont tous essayer d’être le plus rapide possible, et ils vont donc faire baisser la moyenne du temps de travail nécessaire à une livraison. La moyenne de rémunération par livraison va donc être revue à la baisse par l’application : en l’occurrence, la nouvelle norme ne sera plus de 10€ toutes les 5 livraisons, mais toutes les 10 livraisons. Pour résumer, avec le travail à la tâche, plus tu es productif, moins tu gagnes. Dans la pratique, c’est moins évident, on ne sait pas vraiment selon quels critères les plateformes de type Deliveroo ou Uber décident de baisser une rémunération, ni comment le rapport de force influe dans la définition de cette rémunération. Et les plateformes de type Deliveroo appliquent la théorie du yield management, qui consiste à faire varier les prix des courses en temps réel pour maximiser les profits de la platerforme. L’opacité est donc totale.

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« Alors qu’est-ce que ça fait de travailler
dans une entreprise moderne de la nouvelle économie ? »

Quelles perspectives de luttes ?

Le statut d’auto-entrepreneur oblige à se poser la question des formes des lutte à adopter. À Paris, les livreurs de Deliveroo en lutte disaient : « notre usine, c’est la rue ». Le constat posé par ce slogan, c’est qu’à la différence du salarié, l’auto-entrepreneur, et notamment le livreur Deliveroo, n’a pas de patron auquel se confronter. On retrouve aussi ce problème chez les intérimaires : 1% d’entre eux seulement sont syndicalisés(9). On est forcément moins tenté de se mobiliser pour un travail qu’on ne gardera que quelques semaines, ou quelques jours. Et à quel niveau lutter : au niveau de l’entreprise dans laquelle on travaille, ou au niveau de la boite d’intérim ? Ces problématiques se posent aussi pour les auto-entrepreneurs : doit-on se retourner contre son client, ou contre la plateforme dans le cas d’Uber ou de Deliveroo ? Et comment lutter contre une application sur son smartphone ? Le syndicalisme classique se mobilise très peu pour améliorer les conditions de vie de ces travailleurs précaires, et la multiplication de statuts différents permet justement d’entretenir ce manque de solidarité. Et même quand il y a de la solidarité, la seule action envisagée par les syndicalistes « traditionnelles », c’est la lutte par délégation. L’idée générale, c’est de partir du principe que « font grève ceux qui peuvent faire grève », c’est-à-dire les salariés, et que ce serait donc à eux de se mobiliser pour défendre les plus précaires. Mais ça ne fonctionne pas, on ne peut pas se contenter de dire aux auto-entrepreneurs et aux intérimaires : « vous allez devoir comptez sur les autres ». Surtout que la revendication classique, c’est de réclamer la requalification des travailleurs précaires sous un statut de salarié, mais cette revendication a de moins en moins de sens dans un monde où le salariat décline.

Pour être en phase avec les enjeux actuels, il faut trouver des modes d’organisation et des pratiques qui peuvent être appropriés par les auto-entrepreneurs et d’une manière générale, par les travailleurs qui ne sont pas couverts par le statut syndical. Le sabotage peut être l’une des ces pratiques. On ne parle pas forcément de tout faire sauter, mais de planifier une action collective pour ralentir les cadences, arriver en retard, détériorer les marchandises produites ou les services rendus, etc. À la différence de beaucoup d’autres auto-entrepreneurs, les livreurs de Deliveroo se croisent, se connaissent et ont l’occasion de discuter entre eux. À Londres, Berlin, Paris, Lyon, Turin, Bordeaux, Marseille, Barcelone et dans d’autres villes d’Europe, des livreurs se sont battus pour arracher quelques améliorations : principalement un salaire fixe et une vraie prise en charge par les plateformes des frais matériel (vélo, smartphone, réparations, etc.). À Montpellier aussi, roulons sur ceux qui prétendent nous faire faire rouler pour kedal.

Notes et sources :
*Le Poing n’a pas relaté mot pour mot le contenu des différents intervenants mais s’est permis d’ajouter des informations, et d’en supprimer certaines, dans le but de faciliter la lecture.
(1) « Self-Employment in the UK », Evolution Money, lien.
(2) « 1,1 million d’auto-entrepreneurs en France ! », Les Echos Entrepreneurs, le 28 février 2017, lien.
(3) « Self-employment In The United States », U.S. Bureau of Labor Statistics, mars 2016, lien.
(4) « Définition express du statut de l’Entreprise Individuelle », Legal Start, lien.
(5) « Chiffre d’affaires en auto-entrepreneur : attention au piège ! », Auto Entrepreneurs, lien.
(6) « L’auto-entrepreneur », Régime social des indépendants, page 9, janvier 2013, lien.
(7) « Auto-Entrepreneur et salarié ? », Auto Entrepreneur, lien.
(8) « Des offres d’emploi mises aux enchères », Le Figaro, 17 janvier 2017, lien.
(9) « Quelle syndicalisation des travailleurs de l’intérim ? », Savoir-agir, 2010, lien.